En mars 1171, une attaque concertée fut effectuée contre les Vénitiens de l'empire : leurs propriétés furent confisquées, beaucoup furent tués, la plupart fut emprisonnée. A Venise un cri irrépressible en faveur de la guerre s'éleva : ainsi, la République se trouva engagée dans des hostilités avec son suzerain nominal, l'Empereur de l'Est, et forcée à une campagne navale contre toute la puissance de l'Empire.
La flotte vénitienne mit les voiles avec beaucoup de pompe. Mais les résultats de la guerre furent ruineux et désastreux : des expéditions de pillage amenèrent des retards ; la bonne saison était perdue ; l'armement hiverna à Chios où la saleté et la débauche, plutôt que des puits empoisonnés, apportèrent la peste.
La fleur de Venise tomba : toute la famille Giustuniani sauf un jeune moine, qui par la suite relança sa lignée, périt dans le port de Chios. Les équipages se mutinèrent et mirent voile vers Venise : le désastre ne pouvait pas être plus complet. Le Doge fut sanctionné et le paya de sa vie.
La position de Venise était des plus graves. Elle était apparemment en faillite car l'Etat avait suspendu ses payements après l'échec de Chios : entourées d'ennemies, sans alliés, toujours membre de la Ligue Lombarde et en guerre avec Barberousse ; complètement anéantie par la diplomatie de son pire ennemi, l'Empereur Manuel. Pourtant à ce moment-même, la République s'apprêtait à se lever du lit de ses malheurs et, pour la première fois dans son histoire, à prendre une place dans les affaires du monde entier.
Deux grands Doges, Ziani et Dandolo, étaient destinés à porter la République à un pinacle qu'elle n'avait jamais atteint auparavant : Ziani au niveau de la politique vis-à-vis de l'Empire occidental, Dandolo, celui de l'Est.
La guerre avec l'Empereur Manuel qui avait détourné Venise de son engagement dans la Ligue Lombarde et l'avait empêchée de prendre quelque part que ce soit à la bataille de Legnano, s'avéra, en dépit de ses résultats immédiats ruineux, un heureux épisode pour la République.
L'issue du grand combat de Legnano rendit Frédéric Barberousse désireux de trouver un terrain d'entente avec le Pape Alexandre . Mais un lieu de rencontre qui soit sûr et acceptable pour les deux partis n'était pas facile à trouver. La neutralité accidentelle de Venise, le fait qu'elle était essentiellement différente des autres cités italiennes, n'étant par de nombreux aspects pas une cité italienne du tout, indiquait la capitale des lagunes comme la plus appropriée pour la conférence entre les chefs spirituels et temporels de l'Europe occidentale.
En 1177, le Congrès de Venise eut lieu. Le Pape quitta Ferrare en mai et atteignit San Nicolo del Lido le 10 ; L'Empereur n'arriva pas à Chioggia avant juillet. De Chioggia, il fut conduit à San Nicolo et de là il fut accompagné par le Doge, le Patriarche, les évêques et les nobles à travers la lagune jusqu'à la Piazzetta. Ignorant cet espace ouvert, il vint devant la Basilique où, sur un trône élevé, le Pape l'attendait.
Un cérémonial splendide, satisfaisant pour le Pape et humiliant pour l'Empereur, occupa deux jours et fut suivi par la ratification d’une trêve de six ans. La République reçut de ses invités euphoriques la confirmation de ses nombreux anciens privilèges. Mais son principal gain fut un gain d'exposition. Elle apparut à l'Europe comme l'hôte de l'Empereur et du Pape, l'amie et l'alliée des deux pareillement.
Et il n'est pas surprenant que l'Etat ait commémoré une si agréable expérience par l'institution de la fameuse cérémonie connue comme le Sposalizio del Mar, quand le Doge, le jour de l'Ascension de chaque année, se rendait en solennelle procession au port du Lido et là, jetant une bague dans la mer, déclarait par les mots Desponsamus te, Mare, que Venise et la mer étaient uns pour toujours.
Mais le triomphe obtenu par Ziani n'était rien comparé à la gloire que le dogat de Dandolo conféra à la République. Pendant toute la quatrième Croisade, Dandolo et les Vénitiens furent les acteurs principaux et de loin les personnes les plus importantes en Europe à ce moment.
Les mêmes raisons qui conduisirent le Concile de Clermont à retenir Venise comme point de départ pour la première Croisade gouvernèrent le choix du Concile de Soissons en 1200. Dandolo et Venise acceptèrent la tâche du transport et s'engagèrent à fournir des navires pour un certain nombre de chevaliers, d'hommes et de chevaux, pour une somme fixe.
Les Croisés ne tinrent pas leur part du contrat : à la date stipulée, les hommes n'étaient pas prêts, ni l'argent. Les Vénitiens acceptèrent de mettre voile à condition que la flotte croisée s'arrêterait sur son chemin pour ramener la cité de Zara à son allégeance à Venise.
Les Croisés, bien contre leur gré, acceptèrent ces termes quand ils s'aperçurent que Venise refusait de les laisser quitter leur camp au Lido à tout autre condition. Vers octobre 1202 tout était prêt et la flotte croisée partit. C'était désormais virtuellement une flotte vénitienne, embarquée dans des affaires vénitiennes.
Zara fut réduite en dépit de l'opposition de tous les Croisés. Et ayant une fois été détournée de ses objectifs sacrés, une seconde diversion au profit des intérêts privés de ses trois chefs, Philippe de Souabe, Boniface de Montferrat et les Vénitiens, fut d'autant plus facilement effectuée.
Cette seconde diversion était dirigée vers rien moins que la destruction de l'Empire oriental et sa partition entre les pirates croisés. Philippe voulait contrarier le Pape qui soutenait son rival pour la couronne Impériale, Otho de Brunswick. Boniface voulait récupérer le royaume de Salonique pour lequel il pensait avoir un droit.
Dandolo s'assura pour Venise la location de la flotte pour une année supplémentaire, une grosse somme et la probabilité de commerce accru dans l'Est. Un engagement ostensible fut mis en avant à travers le désir de restaurer sur le trône le jeune Alexis Comnène, duquel lui et son père Isaac avait été chassés par Alexis l'Ancien.
La flotte traversa les Dardanelles et mit l'ancre en face de la Cité Impériale. Constantinople fut attaquée et, en dépit de sa réputation d'imprenabilité, fut, après un combat féroce, prise grâce à la valeur personnelle de Dandolo et à la prouesse de ses marins vénitiens qui furent les premiers à planter le Lion de Saint Marc sur les remparts de la capitale conquise.
Quoiqu'il eût pris la plus grande part au siège de Constantinople, Dandolo ne se présenta pas comme candidat à la couronne Impériale à laquelle les Croisés élurent Baudoin de Flandres. Mais le Doge assura pour sa cité natale la plus large extension de ses possessions au Levant et des droits qui lui permettaient de soutenir le titre de "Seigneur d'un quart et d'un demi-quart de l'Empire Romain".
Par le traité de partition, et par des traités ultérieurs, les Vénitiens acquirent les Cyclades, les Sporades, la Crête, les cités maritimes de Thessalie et les îles au large de la côte dalmate. La République établit un ligne de communication ininterrompue de Venise à Constantinople. Elle reçut une grande part du pillage et beaucoup de ses familles les plus importantes doivent dater la fondation de leur grandeur de la quatrième Croisade.
Les bases de la suprématie vénitienne au Levant était posées. Après la quatrième Croisade, c'est une nouvelle Venise à laquelle nous avons à faire, une Venise de princes-marchants qui tenaient le magnifique Orient en rente, qui commencèrent à décorer leur cité natale et à transformer son apparence extérieure en ce qu'elle était sur le point de devenir en fait : la capital commerciale de la Méditerranée.
Mais en dépit de ces avantages évidents, l'action des Vénitiens durant la quatrième Croisade, était un crime. Il amena sa punition plus tard : car par la destruction de l'Empire grec, le chemin était préparé pour l'occupation future de Constantinople par les Turcs et pour toutes les guerres désastreuses que subit, de ce fait , la République.
L'année 1204, le règne de Dandolo, la chute de Constantinople, peuvent être considérés comme terme de la première période de l'histoire vénitienne dans ses aspects extérieurs. L'histoire intérieure, la croissance de l'aristocratie vénitienne, se prolonge 106 ans plus avant jusqu'à la date de 1310, époque à laquelle nous pouvons estimer la République de Venise totalement développée.
Une considération de première importance dans l'histoire intérieure de Venise est l'isolement et l'indépendance que lui a assuré sa position géographique. Nous avons vu comment les Vénitiens, à l'aide des lagunes, furent capables de repousser les attaques de Pépin, fils de Charlemagne, et de Frédéric Barberousse ; comment ni les Goths, ni les Huns, ni les Lombards ni les Francs n'ont jamais réussi à soumettre l'estuaire.
Les Vénitiens furent ainsi en mesure de poursuivre, sans être inquiétés par un maître étranger, la ligne de développement que leur propre nature leur indiquait. Aucun système féodal, divisant arbitrairement l'Etat en classes, n'a jamais été imposé à la République en développement : et ainsi, en dépit de tous les ferments intérieurs, l'Etat demeura homogène, grâce à cette union essentielle, et fut capable d'accomplir cette robuste constitution qui dura jusqu'à la fin du siècle dernier [fin du XVIIIème siècle].
L'histoire constitutionnelle de Venise, depuis l'implantation au Rialto en 810 jusqu'à la consolidation finale de aristocratie en 1310, est l'histoire de changements ténus œuvrant progressivement vers un résultat inévitable, la création d'une oligarchie. Les détails de ce processus ne doivent pas nous retenir ici. Il sera suffisant d'indiquer les deux grandes lignes le long desquelles l'histoire constitutionnelle de l'Etat avançait.
Il était possible qu'un Doge puissant introduise le principe dynastique et réduise l'Etat à une monarchie, gouvernée par un seul seigneur et maître. Mais les Vénitiens ont sans cesse montré leur détermination à la liberté : ils avaient déclaré que leurs ancêtres n'avaient pas recherché la lagune pour vivre sous le joug d'un maître ; auraient-ils souhaité être des esclaves, il y avait beaucoup de meilleurs endroits où ils auraient pu s'installer.
Et animés par leur amour de la liberté, les Vénitiens réprimèrent les efforts de tout Doge à élever sa famille à la position de maison régnante : sous l'impulsion de cet esprit, la constitution vénitienne produisit finalement cette série de restrictions qui graduellement déroba aux Doges toute réelle autorité sur l'Etat et les laissa simplement à l'état de figure ornementale, "Doge sur la Piazza, prisonnier au Palais", comme le dit le proverbe.
Mais d'un autre côté, tandis qu'ils réprimaient sévèrement toute avance vers la monarchie, les Vénitiens s'accroissaient en nombre, en puissance, en importance : de graves questions vinrent à être soumises à leur décision et la machinerie d'un gouvernement démocratique populaire, la machinerie des rassemblements de masse et des discours confus, révéla rapidement son inadaptation inhérente à la conduite des affaires étrangères. Cette incapacité s'avéra particulièrement claire lors de la guerre désastreuse contre l'Empereur Manuel et l'anéantissement consécutif de la flotte vénitienne en 1171.
Le premier grand changement constitutionnel prit forme par la création d'une assemblée délibérative. Les habitants de chacune des six divisions de la ville choisirent deux membres pour chaque zone qui, à leur tour, nommèrent chacun quarante membres de leurs quartiers respectifs, créant ainsi un corps de 480 citoyens qui tenaient le poste pendant un an, mais qui au terme de l'année désignaient eux-mêmes deux électeurs devant agir dans chaque zone pour la nomination du nouveau Conseil pour l'année suivante.
Nous trouvons là donc les germes du Maggior Consiglio, le Grand Conseil, base de la constitution oligarchique vénitienne. Il trouve son origine dans la nécessité de limiter le corps délibératif au sein d'un Etat en rapide extension. A sa source, il était démocratique, le résultat en première instance d'une élection par la population entière en tant qu'elle était représentée par ses douze députés ; mais elle contenait les germes d'une oligarchie dans la disposition par laquelle l'assemblée nommait elle-même les douze électeurs suivants.
Ces réformes de 1172 révèlent l'essence-même de la constitution vénitienne. L'assemblée délibérative est lancée : ses membres deviennent une classe dans l'Etat avec un double objet en vue. D'abord la suppression du Doge en quelque cas de tentative de sa part de vouloir prendre la tête du gouvernement. En cela, la nouvelle aristocratie, créée par l'établissement d'un conseil délibératif, ne faisait que poursuivre la politique démocratique qu'elle était désormais appelée à représenter, et pouvait par conséquent se reposer sur le soutien de cette démocratie contre les tendances dynastiques de quelque Doge que ce soit.
Mais, d'un autre côté, la nouvelle aristocratie, ayant pour intention de devenir maître de l'Etat, développa une politique qui était hostile au peuple et, quoique [sic] prudemment dissimulée, réussit finalement à l'exclure de tout partage du gouvernement de la cité.
La politique initiée en 1172 fut poursuivie tout au long du siècle suivant. La chute de Constantinople et l'afflux soudain de richesse qui en découla, concoururent à renforcer l'aristocratie dans les mains de laquelle elle tomba principalement, et servit à la caractériser de plus en plus comme une caste, comme une classe à part.
Un sceau fut apposé à ce mouvement et l'aristocratie vénitienne devint, nominalement non moins que dans la réalité, une oligarchie, par la grande mesure constitutionnelle de 1296 connue comme la Serrata del Consiglio, ou fermeture du Grand Conseil, une disposition par laquelle un siège au sein de l'assemblée délibérative de l'Etat était réservé à ceux qui avait siégé dans cette assemblée au cours des quatre dernières années.
Dans la mesure où le Grand Conseil était la base de toute la constitution, où toutes les charges étaient décidées en son sein, où tous les autres départements de la machinerie gouvernementale étaient pourvus à partir de lui, l'exclusion du Grand Conseil signifiait la mort politique pour un citoyen vénitien. Des dispositions mineures rendirent l'accès au cercle privilégié de plus en plus difficile et le système oligarchique vénitien dans toute sa rigidité fut achevé.
L'animosité soulevée par cet acte violent se révéla lors de la seule révolution intérieure sérieuse qui troubla jamais l'harmonie de la politique intérieure à Venise. En 1310, certains parmi les citoyens exclus, menés par des membres des familles Tiepolo et Querini, entreprirent de renverser le gouvernement de Pietro Gradenigo, le Doge sous la conduite duquel la Serrata avait été réalisée.
Une bataille eut lieu sur la Piazza. Tiepolo fut défait, Querini tué. La conspiration se termina en un complet effondrement, laissant l'oligarchie victorieuse. Pour assurer sa victoire, le parti triomphant créa le Conseil des Dix, un comité de sûreté publique au début, créé en raison de la lenteur et du caractère public de la machinerie ordinaire de l'Etat.
Les Dix, par leur activité, leur secret absolu et leur pouvoirs illimités, s'approprièrent bientôt la conduite de toutes les affaires les plus importantes et délicates de la ville. En 1335, ce Conseil fut déclaré permanent et devint le principal instrument de l'oligarchie pour maintenir la position unique et isolée dans la République qu'elle avait créée à son profit lors de la Serrata de 1296.
Ici, donc, à cette période, se clôt l'histoire de la constitution vénitienne : telle elle fut définie après 1310, telle elle resta jusqu'à la chute de la République, avec juste une légère addition, la création du Conseil des Trois Inquisiteurs d'Etat, une Commission des Dix nommée en 1539, principalement en vue de découvrir les machinations et tentatives de corruption de l'Espagne.
On peut dire que la Serrata del Maggior Consiglio et la conspiration de Tiepolo concluent la première période de l'histoire vénitienne, à la fois intérieure et extérieure. Ils laissèrent Venise comme un Etat majeur, avec de grandes possessions au Levant gouvernées par la capitale dans les lagunes, avec un commerce vaste et en perpétuel développement, dotée d'une constitution qui, comparée à la structure des autres états italiens, était "comme le fer au roseau".
Mais cette force et cette solidité cachaient un danger latent. Car quand les princes italiens des alentours tombèrent, un à un, il fut inévitable que Venise, le seul pouvoir permanent dans le nord-est de la péninsule, occupe leur territoire, et par conséquent, crée cet empire terrestre qui souleva la jalousie de l'Europe et l'alarme de l'Italie, et finalement contribua à sa ruine en suscitant la Ligue de Cambray.
C'est ce parcours d'une Venise majeure, s'étendant et devenant célèbre, quoique marchant surement vers sa destruction, qui occupe la totalité de la seconde grande période de l'histoire vénitienne, de 1310 à 1510.