J'aime la langue anglaise et le hasard m'a fait hériter d'une bibliothèque de littérature en cette langue dont je découvre progressivement les richesses. Parmi celles-ci, certains ouvrages n'ont apparemment pas de traduction française. Ainsi je propose, pour quelques textes qui m'auront procuré du plaisir, de tenter de le faire partager en publiant ici ma traduction.
mercredi 27 décembre 2017
La GONDOLE II
Jusqu'à présent, nous avons suivi la construction, la naissance, la vie et la mort d'une gondole moderne. Mais un bateau avec ces caractéristiques élaborées n'est pas apparu et n'a pas atteint la perfection en un seul jour. Son développement, ou histoire naturelle, fut un processus lent et prolongé, régi en partie par la nécessité et en partie par le mouvement de la vie à Venise qui le produisit. Tandis que la ville croît en richesse et luxe, nous pouvons observer la croissance de ce singulier mode de transport qui est si intimement lié à toutes nos associations d'idées sur Venise.
Une race de gens qui ont fait leur demeure sur la mer ne pourrait exister sans un mode de transport maritime : le simple fait de leur lieu de résidence implique une intime liaison avec des bateaux. Et bien avant que les Vénitiens ne se soient rassemblés au Rialto, tandis qu'ils étaient toujours éparpillés parmi leur douze cités fédérées, le plus ancien document authentique faisant référence à Venise, une lettre de Cassiodore, le secrétaire de Théodoric, fait état des bateaux légers qui étaient aux Vénitiens comme des chevaux attachés à la porte de leurs habitations.
Et plus tard, en l'an 837 (en réalité au tournant des XIème et XIIème siècles), Guillaume de Pouille, un poète normand, décrivant les habitudes des Vénitiens, alliés de l'Empereur byzantin contre sa nation, a le passage suivant :
Car cette race
A fait sa demeure à l'intérieur de murs de mer :
On ne trouve pas de passage de maison à maison,
Sauve avec des esquifs qui les transportent sur la marée.
Le bateau, depuis les tous premiers temps, était un élément essentiel de l'économie des lagunes. Mais il est certain que ces bateaux n'étaient pas comme la gondole moderne. Ils ressemblaient plus probablement aux bateaux légers avec proue pointue que les Vénitiens appellent barchette.
Le mot "gondola" n'apparaît pas avant le douzième siècle, et alors pas à Venise mais à Avignon. La racine du mot est toujours une question. Mais le point de vue qui a recueilli le plus d'agrément général est celui qui fit le lien le mot avec le latin cymba et le grec kumbè, le bateau léger dans lequel Charon faisait traverser le Styx aux âmes.
Le bateau de Charon, tel qu'il est représenté sur des gemmes et des marbres, ressemble à une barchetta et Charon lui-même utilise une rame pour guider son bateau à l'arrière. Jusqu'à nos jours, le passager d'un trajet vénitien laisse son obole sur le plat-bord de la gondole, tout à fait comme les passagers de Charon étaient accoutumer de faire.
Le mot "gondola" apparaît pour la première fois en tant que nom d'un bateau vénitien dans l'ancienne Chronique d'Altino (vers 1200), où nous apprenons que le Patriarche de Grado (antique cité aux confins d'une lagune, de l'Adriatique et des bouches de l'Izonzo) jouissait de tous les droits de pêche et de chasse dans les lagunes au-delà de Torcello (île au nord de Venise), et que les habitants étaient obligés de lui fournir des bateaux et des "gondole".
"Gondola", par conséquent, était probablement le nom vénitien générique pour tous les bateaux de type barchetta, et resta attaché à cette forme particulière de barchetta qui par la suite émergea en la gondole moderne. A l'aide de manuscrits enluminés, de plans et de dessins de Venise, de gravures et d'images, nous pouvons retracer le développement de la barchetta vers la gondole.
L'image la plus ancienne d'une gondole, ou plutôt d'une barchetta, à partir de laquelle je crois que la gondole s'est développée, date, pour autant que je sache, du quinzième siècle seulement. Malgré tout, le bateau représenté est si simple dans sa construction qu'on peut avec certitude considérer qu'il a varié très peu depuis sa forme la plus primitive.
On trouve cette image illustrant une légende manuscrite de Saint Pierre et Saint André. Saint Pierre essaie de marcher vers la côte et Saint André reste dans son bateau, un léger esquif, qui s'élève à la proue et à la poupe, d'une parfaitement simple structure, sans ferri et ne possédant qu'une seule forcula.
Il y a un parfum de réalité dans cette petite image qui prouve qu'elle a été dessinée par quelqu'un qui connaissait la gondole, et lui donne la valeur de la vraie observation : car Saint André, horrifié par l'imprudence de son compagnon, serre les mains et lâche la rame, la lâchant exactement comme un gondolier moderne le ferait, en la sortant de la forcula et en laissant la lame traîner à plat sur l'eau. La date précise de cette enluminure n'est pas connue, mais elle doit appartenir au début du quinzième siècle.
L'illustration suivante d'une gondole que nous avons porte la date de 1480. Elle est reproduite à la page 69 (article précédent). Ensuite dans une vue de Venise attachée à la "Perigrinatio ad Sanctum Sepulchrum" de Breydenbach (doyen de la cathédrale de Mayence, il publia le compte rendu de son voyage au Proche-Orient en 1486), nous voyons une gondole représentée, du même schéma que celle de l'enluminure, mais seulement dans ce cas il y a deux rameurs et par conséquent deux forcole, bien que le marin inexpérimenté allemand les ait naïvement placés tous les deux du même côté, faisant chanceler de cette façon notre confiance dans ses capacités d'observation.
Cette gondole n'a pas de ferri mais dispose d'un felze rudimentaire, une couverture arquée de tissu soutenue par quatre bâtons et qui laisse tous les côtés ouverts. Si l'on peut faire confiance à Breydenbach sur ce point si précis, nous trouvons immédiatement la raison pour laquelle ces gondoles primitives n'avaient pas de ferri, et en même temps nous apprenons la valeur et la signification exactes du mot commun approdare, aller à terre : car ici nous voyons que toutes les gondoles viennent à la côte la proue en avant et que le passager embarque par la poupe, ce que le ferro moderne ne l'autoriserait pas à faire.
L'image de Breydenbach est confirmée par le magnifique plan de Venise attribué à Albert Dürer portant la date "MD", qui nous montre une gondole de construction exactement semblable et avec les mêmes rudiments de felze. A la fin du quinzième siècle, la gondole avait atteint ce état de son développement : c'était un bateau léger, court, sans ornement de ferri, et qui possédait seulement le felze le plus primitif ; elle était pourvu en général d'un seul rameur, et deux gondoliers, s'ils furent jamais utilisés, était le signe d'un luxe et d'une splendeur inhabituels.
Les deux siècles suivants, le seizième et le dix-septième, furent la grande période de la magnificence et de la pompe vénitiennes ; et les gondoles partagèrent le mouvement national. Pour cette période, nous avons d'abondants documents à travers les tableaux de l'Académie et du palais ducal.
Les tableaux de Carpaccio et de Bellini, appartenant en partie à la fin du quinzième siècle, nous montrent Venise dans son aspect cérémoniel, et à partir de ceux-ci nous découvrons le moment où le somptueux développement de la gondole était sur le point de commencer. Dans les tableaux de ces maîtres, le bateau conserve encore la forme originelle simple d'une barchetta, mais le felze est devenu beaucoup plus riche en matériau et en façon.
Elles sont couvertes de fines matières brodées en motifs de couleurs vives, bien que toujours ouvertes sur les tous côtés et ne donnant abri qu'au-dessus seulement. L'ornement du felze fut le point de départ pour ce luxe excessif qui vit poindre tant de lois somptuaires infructueuses. Mais le Gouvernement lui-même ouvrit la voie à cette extravagance en dépensant de larges sommes sur les équipements d'une gondole et son felze, qu'il envoya comme cadeau au roi du Portugal en l'année 1501.
A la fin de ce même siècle et au début du suivant, la forme de la gondole subit un grand changement et approcha pour la première fois l'aspect qu'elle possède à présent. Le ferro d'acier massif, avec tout son armement de dents, fut ajouté d'un seul mouvement.
Il y a une curieuse gravure du livre rare de Franco (Giacomo Franco vers 1550 - 1620, dessinateur et graveur), Habiti d'Huomeni et Donne Venetiane, qui porte pour titre "Voici la façon dont la mariée va dans sa gondole" et qui nous montre une fête de mariage traversant les lagunes. La gondole de la mariée et de sa suite a un ferro à la poupe et un ferro sur les bossoirs. Et le ferro de poupe resta en usage pour un siècle entier, après quoi il fut changé par la simple bande d'acier qui prévaut désormais.
Plusieurs raisons ont été suggérées pour expliquer l'adoption du ferro : aucune, cependant, ne semble satisfaisante. On dit que le ferro fut introduit comme un dispositif qui permet au gondolier de juger s'il peut passer sous un pont particulier ; si ce ferro passait, alors il savait que sa gondole avec son felze pouvait passer aussi.
D'autres soutiennent que le ferro à la proue agit comme un contrepoids au rameur a l'arrière ; mais cette théorie est détruite par le fait que les ferri les plus anciens étaient attachés à la fois à la proue et à la poupe, laissant l'équilibre du bateau juste là où il était. Bien plus probablement, les ferri furent ajoutés pour l'ornement et rien de plus.
Un autre changement remarquable dans la gondole de 1580 est la croissance ultérieure du felze en taille et splendeur. Le felze de la gondole de la mariée, dans la même gravure de Franco, est fabriqué en soie avec de lourdes franges et est fermé de chaque côté ; le siège, aussi, qui à l'époque de Bellini était un banc avec un dossier rigide ou sans dossier, est désormais devenu un salon avec coussins, pas très éloigné en confort de la douceur duveteuse d'un stramazzeto moderne.
Le felze ne possédait pas encore de porte ; ie n'était pas non plus fermé par derrière, comme est le felze d'aujourd'hui. Mais le baticopo, ou long drap, qui tombe du felze, derrière, et ainsi d'une certaine façon le ferme, était déjà en usage.
Les fréquents décrets des Proveditori alle pompe, les magistrats somptuaires, pendant le seizième et le dix-septième siècles, continuellement enfreints et continuellement répétés, illustrent le mieux la dimension à laquelle le luxe dans les ornements de la gondole fut portée.
La série s'ouvre par un ordre interdisant la couleur dans les couvertures des felzi. Tous les felzi doivent être drapés de grossière matière noire de laine : le drap fin, la soie, les franges et les tentures sont déclarés illégaux. Toute sculpture, dorure, incrustation d'ébène, ivoire ou bois précieux est interdite ; tout travail d'acier ou de métal doit être parfaitement simple, ni sculpté, cannellé ou forgé en aucune façon.
Le Gouvernement rencontre la plus grande difficulté à faire passer ces règlements, car les nobles étaient dévorés par une manie d'affichage et étaient toujours prêts à surpasser leurs voisins en splendeur au moindre prétexte et quand l'occasion se présentait. Un résultat, cependant, de ces lois demeure : le noir profond qui universellement caractérise la gondole.
Seul les ambassadeurs étrangers étaient exempts des décrets rigoureux contre la couleur et la décoration, et ils profitaient de leur privilège. Chaque ambassadeur, quand il venait pour la première fois à Venise, ne cherchait pas seulement à surpasser son prédécesseur, mais aussi à éclipser les représentants des autres courts.
L'ambassadeur de France en l'an 1672, le comte d'Avaux, parlera pour lui-même. Dans une dépêche à son maître Louis XIV, il décrit ainsi son entrée à Venise :
" Quand à mes gondoles, dit-il, puisque je dois les mentionner, car les gondoles sont ici une part de l'ambassade, je dois vous informer qu'à la place d'un felze de velours noir avec des franges d'or dans ma première gondole et un felze avec des franges de soie dans la deuxième, je mis un felze de damas dans la troisième, et pour la première j'ai inventé quelque chose de nouveau en utilisant un felze de velours azur travaillé avec des fleurs-de-lys en broderie et en couvrant les sièges avec les mêmes velours et franges d'or, les plus beaux que j'ai pu me procurer. Je désirais aussi avoir quatre gondoliers, bien que jusqu'à présent les ambassadeurs n'en aient utilisés que seulement trois".
Mais M. d'Avaux, malgré toutes ses peines, fut surpassé par M. Amelot, qui représenta la France au palais ducal dix ans plus tard, en 1682.
"Des cinq gondoles de l'ambassadeur, la première et la deuxième étaient toute de sculptures dorées, enrichies par un grand nombre de figures et de reliefs. Les felzi et tout le mobilier à l'intérieur, les tapis et les sièges, étaient de velours cramoisi pour la première et de velours azur pour la deuxième, brodées à l'or en un très beau motif. Les gondoles restantes étaient de même enrichies de figures et ornements en noir et or, et tendues de damas."
Ces entrées d'ambassade étaient parmi les plus magnifiques manifestations dont la cité maritime s'enorgueillissait et nous pouvons imaginer combien le peuple de Venise, amoureux des plaisirs, se délectait du spectacle.
Ce fut seulement au dix-huitième siècle que la gondole subit ses modifications finales et adopta cette forme qu'elle possède désormais. Vers le milieu de ce siècle, le parcours de développement du vaisseau s'acheva, et les gondoles des tableaux de Guardi sont exactement telles que les gondoles d'aujourd'hui.
Le ferro à la poupe a disparu ; celui à a proue n'est plus un bâton arrondi d'acier, mais a été élargi en la forme de la tête de hache du bateau moderne. L'ensemble de la gondole a été allongé pour gagner de la vitesse et le felze a reçu une porte et des fenêtres vitrées. Bref, le type de la gondole a été fixé vers l'an 1740 et seulement une partie de l'ameublement restait à ajouter au siècle actuel (dix-neuvième) : la tenda, avec ses rideaux et tentures de toile couleur crème, quelques fois garnie de bleu pour un plus grand luxe.
Quelle touche de raffinement ou de confort supplémentaire l'ingéniosité des gondoliers pourrait trouver avant que la gondole ne disparaisse pour toujours est difficile à prévoir. Grâce à sa naissance antique, son lent développement et les soins affectueux qui lui ont toujours été prodigués, la gondole semble avoir atteint la position du plus parfait mode de transport au monde.
vendredi 3 novembre 2017
La GONDOLE I
Une connaissance intime des lagunes, et des gens qui y vivent, est presque impossible sans l'aide de la gondole. Quiconque, par conséquent, s'est épris des lagunes et de la vie lagunaire va se trouver obliger de se faire des amis avec la gondole.
Ce n'est pas une tâche difficile, car c'est un esquif historique, unique en lui-même, et une constante source d'admiration et de surprise, quand on voit sa grande longueur obéir à l'impulsion de son unique rameur qui la guide avec une adresse qui est digne d'un grand art.
C'est le mode de transport le plus charmant au monde, et si profondément vénitien que Venise ne serait guère Venise sans lui. Il y a un sentiment et un parfum d'antiquité à propos de la gondole qu'elle doit à son lent développement naturel. Ce n'est en aucun cas une invention : c'est une croissance commandée par les besoins de son lieu de naissance, portant dans sa structure présente l'empreinte de la vie et de l'histoire vénitienne.
A travers des siècles d'expérience, le bateau a été façonné et modifié, jusque ce qu'à la longue il ait réalisé l'union de la beauté, de l'aisance et de l'utilité. Le long esquif noir, avec ses lignes gracieuses, sa proue pareille à un cygne qui s'élève de l'eau, et son mouvement glissant, sont un trait cher et adorable, le plus familier dans la cité de la mer.
Sa structure est si parfaite que le rameur en équilibre à l'arrière peut, d'un simple tour délicat de son poignet, guider le bateau où il souhaite. La gondole est si obéissante, et si admirablement adaptée au travail qu'elle a à faire, que parmi tous les canaux étroits et intriqués de Venise, il n'y a que deux endroits où une gondole peut ne pas passer, même à basses eaux : un près du grand théâtre de la Fenice et l'autre près du palais Mocenigo à San Stae.
La gondole est faite pour la solitude ou la compagnie - la meilleure compagnie, la compagnie de deux personnes - selon que la fantaisie en convient. Le rameur est hors de vue, derrière. Rien n'indique de mouvement si ce n'est l'ondulation et le bruit de l'eau sous les arches, le balancement lent du ferro d'acier (fer de proue typique d'une gondole) d'un côté à l'autre, et le glissement plus lent des façades de palais.
Il n'y a pas de secousse de ressorts, pas de cliquetis ni cahots de roues, pas de bruit de sabots de cheval sur la chaussée, pardessus tout pas de poussière : la mer et le ciel sont en votre seule possession, ainsi que la brise née de la progression de la gondole : il y a une infinie liberté de contemplation assurée par l'espace et la solitude.
Ou bien, en compagnie, quel salon agencé plus admirablement que les coussins de la gondole ? Vous êtes près de votre moitié, mais pas trop près : vous pouvez parler sans élever la voix. Voulez-vous vous pencher plus près ou vous éloigner ? Vous devez seulement attendre le balancement du bateau, vous y abandonner, et la chose est faite, pas par vous, sans aucune brusquerie, presque inconsciemment.
La gondole se prête à l'humeur de son maître. C'est le bateau du loisir cependant, et non des affaires ; le transport de gens oisifs : il n'y a pas de hâte dans son mouvement ; tout est calme et réfléchi. Il n'est pas envisageable que la vie soit bousculée et ôtée par l'homme qui a développé la gondole ; et il serait difficile de découvrir un plus grand pourvoyeur de grande oisiveté que ce bateau de Venise.
C'était surement une oeuvre de surérogation que le docteur vénitien entreprit quand il adressa un traité à son ami anglais sur l'art de s’asseoir dans une gondole. Cet art est trop facile à apprendre ; il consiste à vous abandonner aux coussins et au bateau. La gondole elle-même va vous l'enseigner sans l'aide d'aucun savant discours.
L'activité de fabrication, nettoyage et réparation des gondoles est, bien entendu, intense à Venise. Les constructeurs de gondoles sont appelés squerarioli, d'après leur hangars de construction connus en tant que squeri. Ces squeri sont des cours ouvertes habituellement en bordure de quelque petit canal dans la partie arrière de la ville. Ce sont des endroits pittoresques avec leurs remises, où les nouvelles gondoles sont construites et les anciennes, rangées.
Devant le hangar une longue pente descend vers le bord de l'eau : elle est bien enduite de boue de façon à ne pas abîmer les bateaux quand ils sont tirés du canal ou descendus dedans.
Le pot à goudron bout habituellement dans un coin et envoie ses épaisses et âcres exhalaisons, pendant que les hommes, noirs de goudron, avec leurs jambes de pantalon relevées, leurs chemises ouvertes et un saint ou une amulette pendu autour de leur cou, s'affairent comme des démons in inferno, parmi la fumée et les flammes : car le goudron doit être appliqué chaud et les fonds des gondoles sont souvent séchés en brûlant des tas de paille en-dessous d'elles, et les flammes sautent haut dans les airs.
La première chose à faire pour construire une gondole est de choisir les différents bois dont le bateau sera fait. Le bois doit être bien sec et sans nœud, si possible. Ce point est encore de plus d'importance pour la structure d'une gondole que dans le cas d'autres bateaux, car les planches dont le vaisseau est fait sont si fines qu'elles peuvent se tordre et les nœuds deviennent moins serrés et se détachent.
Quand le bois a été choisi, le squerariol commence par fixer la gondole. Les mensurations structurantes, celles de la plus grande longueur et de la plus grande largeur, sont déterminées par quatre poteaux placés à ces points principaux.
Ces dimensions sont permanentes et par conséquent, chaque gondole qui sort d'un squero ressemble, en dimension, à ses voisines qui viennent du même atelier, bien que le choix du bois, le soin de l’exécution et d'infinitésimales variations ne serait-ce que d'un quart de pouce (0,6 cm) en profondeur ou en largeur, feront toute la différence de vitesse et de durabilité du bateau.
L'opération de construction commence par l'installation des poteaux de poupe et d'étrave, l'asta da poppe et l'asta da prova qui sont en chêne. Les nervures, ou corbe, de châtaignier ou d'orme, sont ensuite fixées : elles son plates au fond car la gondole est un bateau à fond plat ; et autour des terminaisons supérieures des nervures, les unissant toutes ensemble, le lien, ou cerchio, de chêne, est attaché.
A l'endroit où les ponts de la proue et de la poupe doivent commencer, deux bandes de châtaignier, s'élevant au milieu, et appelées les ponte fossine, traversent le bateau d'un cerchio à l'autre et agissent comme contre support aux nervures qui pourraient sans cela être poussées vers l'intérieur par la force du lien.
Quand ceci est terminé, la coque de la gondole, pour ce qui est de sa force et de ses lignes structurelles, est complète. Il reste à ajouter les murs, ou nomboli, de pin, et le fondo, ou fond, pareillement de pin ; le sol, ou pagiola, repose sur les nervures et protège le fond qui est trop délicat pour supporter qu'on y marche sans risque de désagrégation.
Le pont des proues était fait en châtaignier sculpté de façon élaborée. Il est plus commun désormais (fin XIXème siècle) d'employer le pin en simples grandes plaques appelées fiubone, divisées en quatre compartiments de chaque côté par les cantinele, fines bandes de bois sculpté ou orné de perles.
La petite porte qui ferme le pont de devant et fait des proues un rangements sûr pour ses affaires - son huile, ses lampes, son sable pour le polissage, ses manteaux, vieux chapeaux et son dîner - est appelée portella ; et les deux marches des proues par lesquelles on embarque ou débarque, sont les trastolini.
Le squerariol a juste à fournir les deux forcole, ou tolets, et le repose-pieds, ou ponta piede, la pièce de bois inclinée sous le pied arrière du rameur, d'où il se lance pour donner le rythme, et sa part de la construction de la gondole est finie ; car les rames, en hêtre, sont achetées ailleurs.
Il faut noter que la gondole n'est pas construite pour reposer parfaitement à plat sur l'eau ; elle est inclinée légèrement d'un côté, le côté de la forcola da poppe, et est environ de deux pouces (5 cm) plus enfoncée dans l'eau de ce côté que de l'autre. Plus encore, si on tirait une ligne droite sur toute la longueur du bateau, de l'asta da poppe à l'asta da prova, elle diviserait le bateau en deux parties inégales.
Le côté sur lequel le rameur à l'arrière se tient est considérablement plus large que l'autre ; et le cerchio, ou ligne extérieure, sur le côté de la forcola da prova , est plus long et fait une courbe plus large que le cerchio du côté de la forcola da poppe.
L'inclinaison est donné à la gondole en tranchant les corbe du côté de la forcola da poppe de manière à ce que l'angle qu'elles présentent à l'eau, à la jonction des côtés et du fond, soit plus atténué que du côté où se tient le rameur à l'arrière.
De ce côté aussi, la gondole, comme on l'a vu, présente un fond plus large à l'eau et par conséquent plus de résistance ; et ainsi, le poids du rameur, qui, si le bateau était posé vraiment à plat sur l'eau soulèverait sa forcola trop haut, détruirait l'équilibre de la gondole et affecterait son contrôle, est contrebalancé et le bateau est rendu totalement obéissant.
Jusque là, la gondole aura coûté trois cents lires. Mais il y a encore beaucoup à faire avant qu'elle ne soit complétée à tout point de vue. En premier lieu, il y a les finitions de ferronnerie pour la proue et la poupe. Celles-ci ne sont pas faites au squero, mais dans quelque atelier de ferronnier et doivent être conçues et négociées séparément.
Chaque partie de ce bec singulier, ou rostre, qui orne les proues des gondoles a sa propre dénomination. La grande tête en forme de hache est appelé palamento ou lame. Sous le palamento, viennent les six dents ou broche, qui se projettent vers l'extérieur ; et entre les broche, dans chaque espace alterné sont trois spine, ou épingles d'acier, qui aident à attacher le ferro à la gondole.
Formant une ligne avec la broca la plus élevée, mais se projetant vers l'intérieur de la gondole, on trouve une autre dent appelée contra-broca. Sous les six dents vient une longue bande d'acier qui se courbe sous la proue et reste coller au bateau et aide à maintenir tout le ferro en place ; elle est nommée paletta.
Ces différents éléments constituent le ferro da prova. Le ferro da poppe est beaucoup plus simple, étant, en fait, une courbe de simple acier entourant et terminant le poteau de poupe.
Un ferro, pour être parfait, doit avoir les bords de ses broche alignés ; mais en ces temps de travail hâtif, on ne trouve pas toujours de bon ferro. Il était fait de fer forgé manuellement, léger et souple, qui se pliait et ne cassait pas s'il venait en contact avec un pont.
Désormais, les nouveaux ferri sont coulés dans des moules et sont lourds et cassants. Un bon gondolier possédera très probablement un vieux ferro qui peut avoir été un héritage de famille depuis de nombreuses années, car les ferri, si on en prend soin correctement et si on ne les laisse pas rouiller, sont indestructibles et vont survivre à bien des gondoles. Le prix de ferri complets est d'environ cent lire ; de sorte que jusqu'à présent, notre gondole a coûté quatre cents lire.
Mais, à côté de la coque et du ferramento, il y a un troisième domaine à prendre en compte avant que la gondole soit complètement équipée : les felze, tenda, stramazzeti ou coussins, et les puzioli ou accoudoirs avec leurs accessoires en hippocampes, dauphins, harpes ou colonnes.
Les felze, ou petit abri dans lequel le passager est assis à couvert de la pluie et du vent, est l'article le plus coûteux de la gondole. Il est fait d'une forte armature de bois, recouvert d'un épais tissu de laine, toujours noir, et orné de touffes de soie ou de laine qui sont piqués sur le toit. Il a une porte et deux fenêtres et un petit écrin pour l'image du saint patron.
La porte et tout l'intérieur sont en châtaignier, teint en noir et richement sculpté, fréquemment de scène du Tasse (poète italien du XVIème siècle). Les fixations des felze sont en cuivre et le coût de l'ensemble sera d'environ cinq cents lires.
La tenda ou tente d'été est un système moderne, si moderne que les plus conservateurs parmi les familles vénitiennes sont lents à l'adopter. Il a été introduit pour le confort des étrangers et est réellement accessoire à la gondole.
Cependant, on doit admettre que la tenda ajoute considérablement au plaisir du bateau par temps estival : et ses pâles rideaux crème, aux lignes bleues, aident à soulager la monotonie du noir qui est quelque fois reprochée à la gondole.
Le tapis, les coussins et les accoudoirs doivent être ajoutés, et alors la gondole est complète. Ces derniers éléments vont coûter environ deux cents lires de plus : et cela va porter le prix d'une nouvelle gondole à mille cent lires (une lire de 1885 représente environ 4,50 euros d'aujourd'hui ; une gondole est donc un gros achat pour un modeste gondolier).
Un jeune gondolier, débutant tout juste dans la vie, n'aura probablement pas une telle somme par lui-même : aussi l'usage est de payer un certain montant tout de suite, à la fois au squerariol et au fornitore, qui fournit les tapis et les coussins, et de garantir le paiement du reste en règlements mensuels ou trimestriels.
Quand une gondole est neuve, on la laisse sans peinture à l'extérieur pendant la première année comme marque de sa jeunesse et aussi comme une sorte de garantie pour un éventuel acheteur. La valeur d'une gondole baisse immédiatement après qu'on la peint, car alors il est impossible de s'assurer de la condition du bois et de la présence ou de l'absence de nœuds.
Les gondoliers deviennent bientôt attachés avec ferveur à leur propre bateau, étudiant leur caractère et apprenant leurs particularités ; car chaque gondole a un caractère et un tempérament à elle, en dépit du fait qu'elles sont toutes construites sur le même modèle et semblent si semblables, et l'adresse d'un gondolier à ramer dépend largement de sa connaissance de son bateau.
Une communauté d'intérêts est établies entre eux qui va bientôt mûrir en une affection, et son devoir envers sa gondole est au moins aussi contraignant dans la conscience d'un bon gondolier que son devoir envers sa famille ou son voisin. Il passe des heures chaque jour à laver, récurer et sécher son bateau, et en vient bientôt à connaître chaque clou de la coque et chaque rayure sur l'acier ou le cuivre.
J'ai entendu parler d'un gondolier qui identifia, il le jura, une paire d'hippocampes qui lui avaient été volée, sur la foi de certaines rayures presque invisibles qui avaient échappé à la sagacité du voleur ou que le voleur croyait inconnues du propriétaire.
Avec autant de métal à découvert dans les fixations de la gondole, il est clair que le principal travail lié à la maintenance du bateau sera de garder ces métaux en état de polissage élevé. Le cuivre ne donne pas trop de difficultés, mais la moindre goutte de pluie ou la rosée, s'il lui est permis de rester quelques heures sur les ferri, produira une tâche de rouille qui peut prendre des mois de récurage à enlever.
Et cela implique un polissage et un huilage de tous les aciers deux fois par jour en cas de temps humide, une question d'au moins une heure et demie. En fait le mode le plus efficace pour déterminer si un homme qui offre ses services est un bon gondolier ou pas, est de donner un coup d’œil à son ferro : cela montrera son profil professionnel en un instant.
Mais à côté des éléments métalliques, la coque de la gondole exige une constante attention pour la préserver des algues qui encrassent son fond et pour la protéger du fatal taret (vers ou mollusques qui s'attaquent aux bois immergés) qui si rapidement fore ses planches.
Un fois tous les trois mois en hiver, et au moins une fois tous les vingt jours en été, quand la mer est chaude et les algues poussent vite, la gondole doit être envoyé chez le squero. Là elle est hissée à terre, grattée, séchée, soit par le soleil soit par un feu de paille, et abondamment enduite de graisse.
Cette opération fait une différence des plus surprenantes quant à la vitesse du bateau et un peu de pratique permettra bientôt à tout un chacun de savoir si la gondole a récemment été chez le squero ou bien devrait y être envoyée.
Le nettoyage occupe une journée entière de sorte que non seulement le gondolier perd une journée de travail, mais doit payer par ailleurs environ quatre lires, le coût de l'opération. Et cela, en été, est une sérieuse taxe sur ses gains mensuels.
Mais, globalement, un gondolier s'y retrouve à entretenir régulièrement son bateau. S'il le fait, il va lui durer au moins cinq années. A la fin de cette période, il peut vendre la coque quatre-vingts ou cent lires, gardant, bien sûr, les felze, tenda, coussins et les autres mobiliers pour son nouveau bateau.
Une gondole de cinq ou six ans trouvera son destin probablement vers l'un des trajets moins fréquentés, où elle servira pendant cinq ans de plus, perdant graduellement ses courbes et sa forme gracieuses alors que le boisage s'affaiblit, jusqu'à ce qu'à la fin elle devienne un gobbo, avec sa proue qui ne se balance plus alors en une courbe fière, mais se trouve enterrée dans l'eau.
Alors ses jours sont finis. Elle n'est plus bonne à rien sauf à être vendue pour cinq lires, cassée et brûlée dans les fours à verre de Murano, le crématorium des plus anciennes gondoles.
samedi 21 octobre 2017
Les LAGUNES - Leur nature et leur histoire II, partie 4/4
Globalement, on ne peut pas dire que Venise a commencé la formation d'un empire terrestre avant l'accomplissement de sa suprématie maritime. Il est vrai que la République s'était engagée dans des guerres avec Commachio (60 km au sud de Venise, au sud du delta du Pô), une rivale commerciale ; avec Padoue au motif de quelque interférence dans le système hydraulique du Brenta (fleuve) ; avec Ferrare, où les premières indications d'un désir d'extension sur la terre ferme d'Italie furent clairement exprimées ; avec les Scala (ou Scaligieri) de Vérone, quand cette famille montra une volonté d'absorber toutes les terres autour des lagunes et ce faisant de fermer tout débouché pour les marchandises vénitiennes.
Mais ce n'est pas avant la guerre de Chioggia, quand la maison de Carrare (ou Carraresi, famille guelfe au pouvoir à Padoue) entra en opposition avec les Visconti de Milan et fut sur le point d'être absorbée par ceux-ci, que la République de Venise fit son premier pas décisif sur la terre ferme d'Italie.
Cette politique consistant à créer une souveraineté terrestre, bien qu'elle se soit avérée désastreuse, était gouvernée par la nécessité, était inévitable ; car on doit se rappeler qu'une ville purement maritime comme Venise, sans territoire producteur de nourriture auquel s'adosser, était sans cesse exposée au danger de famine après chaque défaite importante en mer.
Venise avait expérimenté ce danger après la défaite de Curzola en 1298, après Sapienza en 1354. De plus, il était certain que quel que soit le Pouvoir qui tienne la terre ferme autour des lagunes, il serait hostile à la République, et entreprendrait de la faire payer pour ses exportations de biens, ainsi que Scala avait fait.
Un empire terrestre, ainsi, devint une nécessité au fur et à mesure que l'Etat croissait en population et importance. L'occasion fut offerte pendant la période difficile de l'histoire italienne où les différents seigneurs des états italiens du nord étaient engagés à se détruire les uns les autres.
Venise protégeait les Carraresi de Padoue jusqu'à ce qu'elle les découvrit ouvertement hostiles, comme lors de la guerre de Chioggia, ou complotant secrètement pour faire exploser l'arsenal de Venise ou pour empoisonner les puits vénitiens. Par la suite, la République se joignit aux Visconti pour détruire et spolier les seigneurs de Padoue.
Leur chute, en 1405, laissa Venise en possession d'un grand territoire sur a terre ferme d'Italie : les marches trévisanes, Padoue, Vicence, Vérone et leurs régions, ainsi que les hauts-plateaux des Sept Communes au-dessus de Bassano. Et cette date de la chute des Carraresi constitue un jalon dans la vie de la République.
A partir de ce moment-là, Venise ne peut plus être considérée en tant que puissance purement navale et commerciale, avec des intérêts centrées principalement à l'Est. Elle devient désormais une puissance terrestre, avec une frontière terrestre à défendre, avec tout le prestige, mais aussi avec tous les dangers, d'un Etat italien.
La politique vénitienne d'agression sur la terre ferme a toujours été associée au nom de Francesco Foscari. C'est pendant son règne, sous sa direction, stimulée par son enthousiasme pour l'expansion, que Venise créa l'empire terrestre qui unifia toute l'Europe contre elle.
Foscari s'engagea dans la guerre contre les Visconti de Milan, rejoignant la ligue que Florence avait formée contre eux. Les Visconti, après la chute des Carraresi, étaient limitrophes de la République et, par conséquent, inévitablement son ennemi. A l'aide d'une série de grands généraux mercenaires - Carmagnola, Bartolomeo Colleoni, Gattamelata : l'un d'entre eux, Carmagnola, s'avéra un traître et fut mis à mort -, les Vénitiens étendirent leur territoire terrestre au point le plus éloigné qu'il atteignit jamais.
Cette région incluait la province de Bergame et Brescia ; elle était limitée par les Alpes, l'Adda, le Pô et la mer. Venise acquit une influence prépondérante en Italie du nord, et sa conduite agressive envers Milan à l'ouest et Ferrare au Sud, favorisa l'idée qu'elle visait à l'absorption de toute l'Italie au nord des Apennins.
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| La statue de Colleoni |
Mais une combinaison hostile de puissances européennes et italiennes n'était pas le seul désastre qui menaçait l'existence-même de la République. Tôt dans le siècle les Turcs commencèrent à provoquer l'inquiétude et en 1416 les flottes vénitiennes et turques se rencontrèrent pour la première fois à la fameuse bataille de Gallipoli.
L'amiral vénitien, Loredan, rapporte que la bataille dura du matin tôt jusqu'à deux heures passées. Les Turcs se battirent comme des dragons et la fleur de leurs hommes étaient à bord : mais Loredan, montrant lui-même le chemin, attaqua et captura d'abord une galère, puis une autre, coula une troisième et à la fin mit l'ensemble de la flotte en déroute.
La victoire de Gallipoli était un magnifique accomplissement des armes vénitiennes ; mais était insuffisant pour écraser, et guère suffisant pour contrôler, l'avancée des Turcs. Le siège de Constantinople débuta le 6 avril 1453 ; une escadre vénitienne était dans le port, mais avec ordre de se cantonner à la défense des marchands et citoyens vénitiens. L'empereur Constantin se battit avec une bravoure éclatante mais le 29 mai la ville tomba ; le dernier des empereurs romains fut enterré sous un monceau de ceux qui l'avaient suivi.
Ainsi, pendant que la République était confrontée avec de nouvelles et difficiles complications sur la terre ferme en Italie, au Levant aussi des événements se chargeaient d'une complexité qui était hostile à ses intérêts. Car, au lieu d'un pouvoir faible et immobile à Constantinople, un pouvoir qui encourage plutôt qu'empêche le développement du commerce vénitien, les maîtres de l'Est était désormais une nation fière, expansionniste, antichrétienne dont Venise avait peu à espérer et beaucoup à craindre.
Le Sultan, Mehmet le Conquérant, continua sa progression victorieuse. La Morée (Péloponèse) tomba en 1460 et l'attaque sur Mitylène (Lesbos)en 1462 avertit Venise qu'elle était face à des ennemis qui entendaient disputer sa suprématie au Levant. De plus, l'échec honteux de Pie II à lancer une croisade montra que l'Europe laisserait Venise seule pour lutter avec le Turc.
L'occupation des Puissances avec leurs propres affaires immédiates, leur faible intérêt pour le Levant, leur jalousie, aussi, de Venise qui avait profité du monopole du commerce du Levant, tout cela en faisait des spectateurs indifférents d'une lutte qui progressivement épuisait les ressources de la République.
Il n'était pas possible non plus à Venise de vivre en termes d'amitié avec le Turc. Elle fit certes de son mieux pour entrer dans des traités, pour commercer avec lui, pour ne pas combattre avec lui : mais l'Etat était chrétien de nom du moins, et cette politique de bon rapport avec l'Islam finit par soulever des protestations dans l'Europe Chrétienne contre la perfidie de Venise qui, tandis qu'elle absorbait ses voisins chrétiens en Italie, était dans une alliance impie avec des infidèles au Levant - une accusation qui était d'un certain poids dans la combinaison finale des Puissances européennes pour défaire et démembrer la République.
Mais même si Venise n'avait pas été entravée par les suspicions de l'Europe, une entente durable avec le Turc était impossible aussi longtemps que Venise tenait des possessions au Levant que le Turc désirait pour lui-même. Des guerres étaient inévitables. Nègrepont fut perdu en 1470 ; Scutari (Shköder, en Albanie), héroïquement défendue par Antonio Loredan, en 1474, se rendit en 1478, ce qui mit fin à une lutte désastreuse de seize ans.
Une certaine compensation de ces pertes si lourdes fut assurée en 1488, quand la République, en tant que parent et héritier de Caterina Cornaro, sa fille adoptive, prit possession du royaume de Chypre dont Caterina hérita à la mort de son jeune et beau mari, Jacques Lusignan.
Mais cet acquis d'importance fut gâté par la conduite cruelle sinon déloyale par laquelle il fut réalisé ; et quoiqu'il apparût un ajout à la magnificence vénitienne, c'était en réalité une source de faiblesse qui maintint la République en querelle avec le Turc et conduisit à la survenance d'une toute nouvelle guerre turque.
Cette guerre fut brève et désastreuse. Antonio Grimani, l'amiral vénitien, fut défait à Sapienza, et le Grand Vizir, avec plus de vérité que de politesse, résuma la situation quand il renvoya les ambassadeurs vénitiens en disant : "Vous pouvez dire au Doge qu'il en a fini avec le mariage avec la mer : c'est notre tour désormais".
Déjà d'un autre côté le malheur pesait sur la République. En 1486, Diaz passait le Cap de Bonne Espérance. Une nouvelle route commerciale s'ouvrait au monde. Jusqu'à présent, tout le trafic entre l'Est et l'Ouest était passé dans la Mer Rouge en remontant vers Suez ou par le Golfe Persique en gagnant Ormuz, avait été convoyé par l'isthme ou à travers l'Asie mineur, et à nouveau dirigé par bateau à Alexandrie ou Alep, pour les marchés européens.
Venise, qui était maîtresse du Levant, avait acquis presque la totalité du bénéfice du commerce du transport, et la ville était devenue le grand centre commercial et le grand marché entre Europe et Asie.
Après la traversée de Diaz, toute la richesse des Indes pouvait être acheminée sans rupture de charge en doublant le Cap de Bonne Espérance et être déchargée, non pas dans quelque ville portuaire méditerranéenne, mais dans les ports du Portugal, de Hollande et des villes hanséatiques. Et, en fait, le marché vénitien commença à sentir les effets de la nouvelle route du Cap presque immédiatement. Un marchand vénitien, Priuli, nota dans son journal, quand il entendit parler de la traversée de Vasco de Gama en 1497 :"C'est la pire nouvelle que nous pouvions jamais avoir eue".
Ainsi, des trois principales lignes de l'histoire vénitienne - sa politique terrestre, ses relations au Levant, son commerce -, cette troisième période de l'existence de la République se terminait dans la morosité. Elle avait acquis un grand domaine terrestre au prix d'une alliance européenne contre elle.
Elle avait échoué à protéger Constantinople contre le Turc et elle combattait désormais pour son existence au Levant. La politique terrestre et en Orient créaient une tension ruineuse sur son échiquier : et précisément à ce moment critique, la fondation et la source mêmes de sa richesse, son commerce oriental, lui était dérobé par la découverte de la route du Cap.
La Ligue de Cambrai, qui fut rejointe par l'Empereur, le Pape, les rois de France, d'Espagne et de Hongrie, les ducs de Savoie et de Ferrare, fut conclue en 1508. Son objet affiché était de contrôler l'insatiable voracité de Venise et de découper son empire. Tous les membres de la Ligue devaient recevoir une part du large territoire de Saint Marc : rien ne devait lui être laissé sauf les îles des lagunes d'où elle avait émergée originellement.
Les opérations de la Ligue débutèrent à Rome. Une bulle d'excommunication et d'interdit plaçait la République en-dehors de l'Eglise. Venise interdit la publication de la bulle et fit en sorte qu'elle fût arrachée partout où elle avait été apposée aux murs. Le roi de France suivit l'attaque papale.
La bataille d'Agnadello, qui se déroula le 14 mai 1509, annihila l'armée vénitienne d'Alviano, ne laissant que le corps d'armée de Pittigliano qui était trop faible pour offrir une quelconque résistance efficace. Plus aucune protection ne se présentait entre les français et les lagunes : un seul coup avait paralysé et détruit l'empire terrestre de Venise, élaboré au prix de tant de sacrifices en hommes et en argent. Une grande part du programme de Cambrai avait été mené à bien et d'ici le 1er juin (1509), dit Sanudo (un membre de la vieille famille vénitienne de ce nom), pas une seule ville de Lombardie ne restait à Venise.
Mais le retard de l'Empereur, qui manqua d'apparaître sur la scène, et la mauvaise foi du Pape qui déserta la Ligue au moment où il avait assuré sa part - Ravenne, Faenzza, Rimini - se combinèrent pour sauver Venise d'une totale destruction. La jalousie croissante envers les succès français rendit aisée la formation d'une ligue contre eux : et trois ans après la signature de Cambrai pour l'anéantissement de Venise, on trouve Venise alliée avec le Pape, l'Espagne, l'Empereur et le roi d'Angleterre contre la France, leur ex alliée.
Venise était sauvée du danger immédiat de voir l'ennemi effectivement dans la ville. Le grand jeu de rivalité entre François 1er et Charles Quint permit toujours, par une petite gestion adroite des choses, que Venise s'assure un allié qui puisse la protéger. Car la future Venise n'est guère plus qu'un pion sur l'échiquier des politiques européennes. Son territoire souffrit, bien sur ; les armées françaises et espagnoles y firent des marches et des contremarches, des villes furent assiégées, prises, récupérées. Mais ce n'est pas Venise qui agit : elle gît, épuisée et passive aux pieds de souverains trop puissants pour qu'elle les affronte.
En 1529 Charles Quint accomplit la résolution de la question italienne. Venise retourna à ses anciennes possessions sur la terre ferme, s'étendant jusqu'à l'Adda à l'ouest, le point le plus éloigné qu'elle avait atteint lors du règne de Foscari, et l'Adda resta sa frontière occidentale jusqu'à la chute de la République. Le temps de son expansion était terminé.
La quatrième et dernière période de l'histoire vénitienne, de l'année 1530 jusqu'à la chute de la République en 1797, ne doit pas nous retenir longtemps. Le vital pouvoir d'expansion de Venise était mort : mais l'Etat continuait de vivre comme une manifestation splendide.
La ville devint une station de plaisir qui attirait et éblouissait l'Europe. "Fameuse Venise, la ville la plus admirée au monde, une ville vers laquelle l'Europe est tournée, si vous saviez la rare beauté de la ville vierge, vous lui feriez bien vite l'amour" : ainsi écrit un anglais enthousiaste (James Howell, historien du XVIIe siècle), amoureux, comme tant de ses compatriotes l'ont été, de la merveilleuse cité de la mer.
Quelque chose, aussi, du vieux courage vénitien, du sacrifice de soi, du savoir-faire maritime également, demeure pour animer la lutte longue quoique sans espoir avec les Turcs. La défense de Chypre en 1570-71 fut un exploit aussi héroïque que n'importe quel autre que les Vénitiens avaient pu réaliser par le passé.
Les noms de Marc Antonio Bragadin et Famagouste sont éternellement associés au catalogue de la renommée. Nicosie tomba en août 1570, mais Famagouste tint une année de plus. Les biens des maisonnées, la literie, des sacs, des vêtements, tout ce qui était à portée de main fut utilisé pour réparer les brèches creusées par les canons turcs. Les femmes, les moines, l'évêque de Limasol, tous prirent leur tour sur les murs. Mais le vaste nombre des Turcs leur permit de lancer des troupes fraîches assaut après assaut sur des assiégés sans relève qui furent lentement usés.
A la longue, le 2 août, Bragadin consentit à hisser le drapeau blanc. Les termes du commandant turc étaient modérés : le brave oriental respectait son courageux ennemi chrétien. La garnison devait sortir avec drapeaux, canons et cloches d'église. Mustafa fournit les navires.
Tout se passa en douceur jusqu'à ce que Bragadin, avec quelques-uns de ses officiers, chercha le camp turc pour remettre les clés de la ville. Sa réception fut cordiale, au début. Mais quelque chose mit en furie Mustafa soudainement : presque avant que qui que ce soit sût ce qui s'était passé, quatre des hommes de Bragadin furent tués et Bragadin lui-même fut d'abord mutilé, puis écorché vif, et sa peau, rembourrée de paille, fut menée en parade à travers rues sous une ombrelle rouge. Le trophée fut emporté à Constantinople mais fut volé dans son arsenal en 1580 et est désormais enfermé dans une urne dans l'église des Saints Giovani et Paolo à Venise.
La perte de Chypre fut partiellement compensée par la grande victoire de Lépante remportée en octobre 1571. La flotte vénitienne, sous le Doge Venier, joua une part notable dans la bataille. Mais l'avantage ne connu pas de suite. La partie espagnole de la flotte chrétienne se retira dans ses quartiers d'hiver. Aucun coup ne fut porté à Constantinople ; les Turcs se remirent bientôt de leur défaite.
La défense de Chypre au XVIè siècle a pour parallèle la défense de la Crète au XVIIè siècle. La résistance de Candie, sa capital, fut également héroïque. Le dernier grand commandant vénitien, Francesco Morosini, y fit sa première apparition. Mais ni son courage ni l'impétueuse bravoure des volontaires français qui s'enrôlèrent contre les turcs, ne suffit à sauver la Crète du même sort que Chypre.
En 1669, la dernière grande possession vénitienne au Levant s'échappa de la République pour toujours. Pendant un bref moment, en 1686 et 1687, l'audace de Francesco Morosini restaura le prestige des armes vénitiennes. Mais en 1716, le Turc était à nouveau en possession de la Morée (Péloponèse) et la paix de Passorowitz y termina l'histoire de la République au Levant.
Venise passa les ultimes années de son existence dans une atmosphère de jouissance rafinée. Il y eut une renaissance des arts et des lettres chez Longhi et ce grand maître, Tiepolo (peintres) ; chez Gozzi, Goldoni et Buratti (dramaturges), chez Galuppi, Jomelli et Hasse (musiciens). C'était une vie charmante dont les Vénitiens et aussi bien les étrangers profitaient.
Mais la Révolution française menaçait de plus en plus près. La menace napoléonienne traversa les Alpes. Napoléon haïssait l'aristocratie fermée qui s'arrogeait le nom de République : "Io non voglio più Inquisitori ; non voglio più Senato, saro un Attila per lo Stato Veneto" (Je ne veux plus d'inquisiteurs ; je ne veux plus de Sénat, je serai un Attila pour l'Etat vénitien - citation de Napoléon Bonaparte au printemps 1797, aux portes de Venise).
Et devant le "io voglio" (je veux) de Napoléon, le Doge, le Sénat, les Dix et le Grand Conseil eurent à courber la tête. Un changement de la constitution fut voté le 12 mai 1797 : la République vénitienne disparut de l'histoire du monde.
samedi 7 octobre 2017
Les LAGUNES - Leur nature et leur histoire II, partie 3/4
Venise à été le plus grand gagnant du sac de Constantinople et de la partition de l'Empire oriental : mais elle n'était par le seul prétendant au commerce du Levant. Amalfi, Pise et Gênes ont chacune à différents moments rivalisé avec la République vénitienne à Constantinople : mais Amalfi disparut, Pise fut paralysée par Gênes, de sorte que c'est principalement avec Gênes que, durant cette période de ses luttes maritimes, Venise entra en contact.
La dernière phase du long conflit entre les deux républiques maritimes - une lutte que Pétrarque déplore comme fratricide - éclata à propos de la question du commerce de la fourrure en Crimée, où les Vénitiens et les Génois à la fois disposaient de fabriques. Des vaisseaux vénitiennes furent saisis à Kaffa (Théodosie) sur la Mer Noire : des représentations auprès de Gènes échouèrent à procurer réparation et la guerre fut déclarée (1350).
Le cadre de la campagne était le Levant. La guerre débuta par une série d'opérations sans importance. Mais quand le grand amiral vénitien Nicolo Pisani prit les commandes, la scène changea. Pisani se comparait à un autre amiral de réputation presque équivalente, Paganino Doria de Gênes.
Les Génois, au tout début des hostilités s'emparèrent de l'île de Négrepont (Eubée). Mais le théâtre de la campagne fut bientôt déplacé vers les eaux du Bosphore. Là, sous les murs de Pera, Pisani et Doria se rencontrèrent. Il était tard dans l'après-midi quand l'assaut fut donné du côté vénitien et la nuit arriva avant que la bataille ne cesse.
Mais les Génois et les Vénitiens se battirent à la lueur de leur bateaux désormais en flamme : la tempête qui attisait les incendies jeta les flottes dans une grande confusion et finalement les Vénitiens reconnurent leur défaite. Mais la bataille du Bosphore n'était guère un engagement décisif. Les pertes de chaque côtés étaient trop également équilibrées.
Et tandis que les deux commandants se regardaient, les Catalans, alliés des Vénitiens, mettaient les voiles pour attaquer les possessions génoises en Sardaigne. Ceci amena Antonio Grimaldi à sortir avec une seconde flotte génoise. Ses ordres étaient de se jeter entre les Catalans et les Vénitiens et de prévenir une jonction.
Mais c'était trop tard. L'opération avait déjà été réalisée. Pisani quitta le Levant et rejoignit les Catalans dans les eaux de Cagliari. Là, au mois d'août, les Génois et les Vénitiens une fois encore s'affrontèrent. Cette fois ci, Pisani fut victorieux. C'était un bon marin et appréciait d'être au large : dans le Bosphore il s'était trouvé à l'étroit, mais au large de Cagliari, il était le maître d'une mer libre.
Il s'éloigna, suivi par les Génois. Puis faisant demi-tour soudainement, il mit ses vaisseaux les uns à côté des autres et les attacha ensemble en un front solide, laissant dix galères libres pour attaquer et attirer l'ennemi vers cette formation imprenable. La bataille dura de nombreuses heures : mais d'abord sur l'un, puis sur un autre des navires génois, l'enseigne de Saint-Marc commença à flotter. Les Génois perdirent courage. Ils se jetèrent à la mer ou se cachèrent dans leurs cales. Antonio Grimaldi fuit vers Gènes.
Les Vénitiens étaient victorieux mais la victoire de Pisani lui avait coûté trop cher pour lui permettre de la parachever de suite. Gènes se plaça sous la forte protection des Visconti de Milan et Venise fut frustrée de son désir d'écraser sa rivale. La guerre éclata bientôt une fois de plus. Paganino Doria mit les voiles depuis Gènes, Nicolo Pisani depuis Venise, avec pour ordre d'intercepter Doria et de protéger le débouché de l'Adriatique.
Mais Doria fit faux bond à Pisani et avant que les Vénitiens sachent trop qu'il était dans leurs eaux, l'information arriva que Parenzo (Porec, face à Venise) et l'Istrie étaient virtuellement aux mains des Génois.
L'inquiétude fut intense : on s'attendait à tout moment à voir les Génois au large de la bouche du Lido qui était fermée par une chaîne de fer. Mais le danger s'éloigna. L'arrivée de l'Empereur Charles III conduisit les belligérants à signer une fausse trêve, qui était-elle peine expirée que ces deux ennemis mortels se jetaient l'un sur l'autre à nouveau.
Cette fois, la guerre fut confinée au Levant où Nicolo Pisani et son plus fameux neveu, Vettor, allèrent chercher le redoutable Paganino. Ils ne réussirent pas à le trouver et revinrent prendre leurs quartier d'hiver à Porto-Longo, en face l'île de Sapienza (Sud-ouest du Péloponèse).
La garde à l'embouchure de l'étroit chenal où les Vénitiens se tenaient était menée sans soin. Le neveu de Paganino, Luciano Doria, lors de l'une de ses courses de reconnaissance, s'en avisa. Il conduisit son oncle à ordonner une attaque. Le 4 novembre (1354) une raid surprise fut mené : les Génois mirent voiles sur Porto-Longo, trouvèrent l'endroit en état d'impréparation et l'un après l'autre, les navires de la République tombèrent entre leurs mains.
Et comme si le désastreux coup de Sapienza n'était pas suffisant, il fut suivi par un inquiétant épisode à l'intérieur de Venise. En 1354 le Conseil des Dix reçut l'avertissement d'un complot visant à assassiner les membres de l'aristocratie dominante. L'ensemble des informations était vague, mais au cours de leurs investigations les Dix découvrirent tout à coup que le Doge, Marino Faliero, était impliqué dans le projet.
La découverte fut effectuée le 14 avril et le massacre était prévue pour le 15 : ce jour-là dix des conspirateurs furent pendus en rang aux fenêtres du Palais Ducal ; le 17, Marino Falieri fut dépouillé de sa dignité et exécuté en haut des escaliers descendant vers la court du Palais.
La défaite de Sapienza, la conspiration de Faliero et l'épuisement consécutif à une longue guerre, tout cela amena Venise à accepter les termes d'une paix avec Gênes proposée par Visconti (suzerain de Milan) : durant le répit ainsi obtenu, elle s'efforça de remettre en état sa flotte et de s'armer en vue de la lutte finale avec sa rivale.
Cette république était totalement occupée et épuisée par des
dissensions internes et pendant qu’elle ne pouvait rien faire pour contrôler le
rétablissement vénitien, sa haine progressait régulièrement, jusqu’à ce qu’elle
eut vent de l’insulte faite au consul
vénitien lors du couronnement de Pierre Lusignan, roi de Chypre, à Famagouste.
Le consul génois réclama la préséance sur le consul vénitien. Cela
lui fut refusé par les officiels de la court. Au banquet de mariage, il exprima
son déplaisir en jetant du pain au vénitien, Malipiero. Une franche bagarre s’ensuivit,
et quelques génois furent jetés par la fenêtre.
Au surplus de cette affaire, arriva à Famagouste l’éruption de la
guerre qui éclata quand les Vénitiens occupèrent l’île de Tenedos, si près du débouché des
Dardanelles que les Génois considérèrent sa possession par Venise comme un acte
ouvert d’hostilité.
Venise se prépara pour la campagne avec alacrité. Deux grands
chefs navals prirent la mer : Carlo Zeno, l’impétueux fut envoyé à
Negrepont ; Vettor Pisani, l’habile tacticien et stratège, reçut le
commandement suprême. Il fit voile vers les eaux génoises en 1378, défit la
flotte génoise dans une mer tempétueuse et un déluge de pluie au large du Cap d’Anzio et, après une avoir poursuivit son chemin un moment, retourna dans l'Adriatique où, en dépit de ses protestations, on lui ordonna de prendre ses quartiers d'hiver à Pula en Istrie.
En mai de l'année suivante il y était toujours, ses bateaux ayant besoin de réparations, ses hommes ayant besoin de repos : le 7 de ce mois, Luciano Doria apparut soudain au large du port de Pula. Pisani ne put contenir son Conseil de Guerre : il fut mis en minorité et forcé de donner le signal de l'attaque.
En dépit de sa propre conduite héroïque, qui fut applaudie par ses ennemis, l'amiral fut complètement défait : seules six galères parmi toute sa flotte trouvèrent refuge dans le port de Parenzo (Porec).
Il semblerait qu'un seul fait sauva Venise de tomber aux mains des Génois après la bataille de Pola. Luciano Doria avait été tué dans l'engagement et pendant que son successeur, Pietro Doria était en chemin pour prendre le commandement, Venise eut le temps de se remettre de sa panique. Elle eut le temps également de commettre un acte de grossière injustice, qui peut être expliqué quoique difficilement atténué, par sa panique : elle déshonora Pisani et l'emprisonna pendant six mois.
Quand l'amiral Génois arriva, il navigua le long des côtes du Lido vers Chioggia où il avait l'intention de s'établir et de faire le blocus de Venise jusqu'à ce qu'elle se rende. Doria attaqua la garnison vénitienne de Chioggia, et après une lutte sévère il captura la ville, amena sa flotte dans la lagune et pris ses quartiers dans la cité conquise.
A Venise l'alarme était extrême. Le gouvernement était sur le point de nommer Taddeo Giustiniani au commandement suprême : mais une onde d'émotion populaire le contraignit à libérer de prison Vettor Pisani et à confier le sort du pays entre ses mains. L'instinct populaire fut pleinement justifié.
Dès que Vettor Pisani assura la direction des opérations tout la physionomie de la guerre changea. En coulant audacieusement des navires à toutes les entrées maritimes dans la lagune et en plaçant sa propre flotte à l'extérieure, en pleine mer, il enferma efficacement les Génois, qui, au lieu de bloquer Venise, se trouvaient désormais eux-mêmes bloqués dans Chioggia.
Mais la pression sur les Vénitiens était sévère : la position de leur flotte en pleine mer, le sévère temps hivernal - car on était en décembre -, le continuel harcèlement des Génois, nuit et jour, dans leur incessant effort pour traverser le cordon qui les entourait - tout cela agit sur l'esprit et l'humeur de la flotte de Pisani.
Une mutinerie était sur le point d'éclater, mais finalement, le 1er janvier 1380, les voiles de l'escadre de Carlo Zeno furent aperçues au loin. Sa présence, son tempérament fier et impétueux, donnèrent du courage aux Vénitiens, et ses marins formèrent un renfort bienvenu aux troupes épuisées de Pisani.
Le siège de Chioggia fut poussé sans délai. Les Génois, en dernier ressort, entreprirent de creuser un canal à travers les hauts-fonds qui séparait la lagune de la mer, et ainsi de s'échapper. Il furent repoussés et mis en pièces : alors ils perdirent courage et finalement, le 24 juin 1380, toute la flotte génoise se rendit à Venise.
La guerre de Chioggia fut une victoire splendide pour Venise. Ce fut le plus formidable étalage de courage, de sacrifice personnel, de patriotisme que la République en développement ait produit jusqu'à lors. Sa grande rivale Gênes fut désespérément mise à terre et ne s'en remis jamais. Venise se retrouvait avec une suprématie maritime incontestée en Méditerranée : mais elle fut aussi laissée seule dans ces eaux, sans alliés pour l'assister contre les Turcs, quand ces formidables ennemis firent leur apparition sur la scène.
La guerre de Chioggia fut une victoire splendide pour Venise. Ce fut le plus formidable étalage de courage, de sacrifice personnel, de patriotisme que la République en développement ait produit jusqu'à lors. Sa grande rivale Gênes fut désespérément mise à terre et ne s'en remis jamais. Venise se retrouvait avec une suprématie maritime incontestée en Méditerranée : mais elle fut aussi laissée seule dans ces eaux, sans alliés pour l'assister contre les Turcs, quand ces formidables ennemis firent leur apparition sur la scène.
samedi 9 septembre 2017
Les LAGUNES - Leur nature et leur histoire II, partie 2/4
En mars 1171, une attaque concertée fut effectuée contre les Vénitiens de l'empire : leurs propriétés furent confisquées, beaucoup furent tués, la plupart fut emprisonnée. A Venise un cri irrépressible en faveur de la guerre s'éleva : ainsi, la République se trouva engagée dans des hostilités avec son suzerain nominal, l'Empereur de l'Est, et forcée à une campagne navale contre toute la puissance de l'Empire.
La flotte vénitienne mit les voiles avec beaucoup de pompe. Mais les résultats de la guerre furent ruineux et désastreux : des expéditions de pillage amenèrent des retards ; la bonne saison était perdue ; l'armement hiverna à Chios où la saleté et la débauche, plutôt que des puits empoisonnés, apportèrent la peste.
La fleur de Venise tomba : toute la famille Giustuniani sauf un jeune moine, qui par la suite relança sa lignée, périt dans le port de Chios. Les équipages se mutinèrent et mirent voile vers Venise : le désastre ne pouvait pas être plus complet. Le Doge fut sanctionné et le paya de sa vie.
La position de Venise était des plus graves. Elle était apparemment en faillite car l'Etat avait suspendu ses payements après l'échec de Chios : entourées d'ennemies, sans alliés, toujours membre de la Ligue Lombarde et en guerre avec Barberousse ; complètement anéantie par la diplomatie de son pire ennemi, l'Empereur Manuel. Pourtant à ce moment-même, la République s'apprêtait à se lever du lit de ses malheurs et, pour la première fois dans son histoire, à prendre une place dans les affaires du monde entier.
Deux grands Doges, Ziani et Dandolo, étaient destinés à porter la République à un pinacle qu'elle n'avait jamais atteint auparavant : Ziani au niveau de la politique vis-à-vis de l'Empire occidental, Dandolo, celui de l'Est.
La guerre avec l'Empereur Manuel qui avait détourné Venise de son engagement dans la Ligue Lombarde et l'avait empêchée de prendre quelque part que ce soit à la bataille de Legnano, s'avéra, en dépit de ses résultats immédiats ruineux, un heureux épisode pour la République.
L'issue du grand combat de Legnano rendit Frédéric Barberousse désireux de trouver un terrain d'entente avec le Pape Alexandre . Mais un lieu de rencontre qui soit sûr et acceptable pour les deux partis n'était pas facile à trouver. La neutralité accidentelle de Venise, le fait qu'elle était essentiellement différente des autres cités italiennes, n'étant par de nombreux aspects pas une cité italienne du tout, indiquait la capitale des lagunes comme la plus appropriée pour la conférence entre les chefs spirituels et temporels de l'Europe occidentale.
En 1177, le Congrès de Venise eut lieu. Le Pape quitta Ferrare en mai et atteignit San Nicolo del Lido le 10 ; L'Empereur n'arriva pas à Chioggia avant juillet. De Chioggia, il fut conduit à San Nicolo et de là il fut accompagné par le Doge, le Patriarche, les évêques et les nobles à travers la lagune jusqu'à la Piazzetta. Ignorant cet espace ouvert, il vint devant la Basilique où, sur un trône élevé, le Pape l'attendait.
Un cérémonial splendide, satisfaisant pour le Pape et humiliant pour l'Empereur, occupa deux jours et fut suivi par la ratification d’une trêve de six ans. La République reçut de ses invités euphoriques la confirmation de ses nombreux anciens privilèges. Mais son principal gain fut un gain d'exposition. Elle apparut à l'Europe comme l'hôte de l'Empereur et du Pape, l'amie et l'alliée des deux pareillement.
Et il n'est pas surprenant que l'Etat ait commémoré une si agréable expérience par l'institution de la fameuse cérémonie connue comme le Sposalizio del Mar, quand le Doge, le jour de l'Ascension de chaque année, se rendait en solennelle procession au port du Lido et là, jetant une bague dans la mer, déclarait par les mots Desponsamus te, Mare, que Venise et la mer étaient uns pour toujours.
Mais le triomphe obtenu par Ziani n'était rien comparé à la gloire que le dogat de Dandolo conféra à la République. Pendant toute la quatrième Croisade, Dandolo et les Vénitiens furent les acteurs principaux et de loin les personnes les plus importantes en Europe à ce moment.
Les mêmes raisons qui conduisirent le Concile de Clermont à retenir Venise comme point de départ pour la première Croisade gouvernèrent le choix du Concile de Soissons en 1200. Dandolo et Venise acceptèrent la tâche du transport et s'engagèrent à fournir des navires pour un certain nombre de chevaliers, d'hommes et de chevaux, pour une somme fixe.
Les Croisés ne tinrent pas leur part du contrat : à la date stipulée, les hommes n'étaient pas prêts, ni l'argent. Les Vénitiens acceptèrent de mettre voile à condition que la flotte croisée s'arrêterait sur son chemin pour ramener la cité de Zara à son allégeance à Venise.
Les Croisés, bien contre leur gré, acceptèrent ces termes quand ils s'aperçurent que Venise refusait de les laisser quitter leur camp au Lido à tout autre condition. Vers octobre 1202 tout était prêt et la flotte croisée partit. C'était désormais virtuellement une flotte vénitienne, embarquée dans des affaires vénitiennes.
Zara fut réduite en dépit de l'opposition de tous les Croisés. Et ayant une fois été détournée de ses objectifs sacrés, une seconde diversion au profit des intérêts privés de ses trois chefs, Philippe de Souabe, Boniface de Montferrat et les Vénitiens, fut d'autant plus facilement effectuée.
Cette seconde diversion était dirigée vers rien moins que la destruction de l'Empire oriental et sa partition entre les pirates croisés. Philippe voulait contrarier le Pape qui soutenait son rival pour la couronne Impériale, Otho de Brunswick. Boniface voulait récupérer le royaume de Salonique pour lequel il pensait avoir un droit.
Dandolo s'assura pour Venise la location de la flotte pour une année supplémentaire, une grosse somme et la probabilité de commerce accru dans l'Est. Un engagement ostensible fut mis en avant à travers le désir de restaurer sur le trône le jeune Alexis Comnène, duquel lui et son père Isaac avait été chassés par Alexis l'Ancien.
La flotte traversa les Dardanelles et mit l'ancre en face de la Cité Impériale. Constantinople fut attaquée et, en dépit de sa réputation d'imprenabilité, fut, après un combat féroce, prise grâce à la valeur personnelle de Dandolo et à la prouesse de ses marins vénitiens qui furent les premiers à planter le Lion de Saint Marc sur les remparts de la capitale conquise.
Quoiqu'il eût pris la plus grande part au siège de Constantinople, Dandolo ne se présenta pas comme candidat à la couronne Impériale à laquelle les Croisés élurent Baudoin de Flandres. Mais le Doge assura pour sa cité natale la plus large extension de ses possessions au Levant et des droits qui lui permettaient de soutenir le titre de "Seigneur d'un quart et d'un demi-quart de l'Empire Romain".
Par le traité de partition, et par des traités ultérieurs, les Vénitiens acquirent les Cyclades, les Sporades, la Crête, les cités maritimes de Thessalie et les îles au large de la côte dalmate. La République établit un ligne de communication ininterrompue de Venise à Constantinople. Elle reçut une grande part du pillage et beaucoup de ses familles les plus importantes doivent dater la fondation de leur grandeur de la quatrième Croisade.
Les bases de la suprématie vénitienne au Levant était posées. Après la quatrième Croisade, c'est une nouvelle Venise à laquelle nous avons à faire, une Venise de princes-marchants qui tenaient le magnifique Orient en rente, qui commencèrent à décorer leur cité natale et à transformer son apparence extérieure en ce qu'elle était sur le point de devenir en fait : la capital commerciale de la Méditerranée.
Mais en dépit de ces avantages évidents, l'action des Vénitiens durant la quatrième Croisade, était un crime. Il amena sa punition plus tard : car par la destruction de l'Empire grec, le chemin était préparé pour l'occupation future de Constantinople par les Turcs et pour toutes les guerres désastreuses que subit, de ce fait , la République.
L'année 1204, le règne de Dandolo, la chute de Constantinople, peuvent être considérés comme terme de la première période de l'histoire vénitienne dans ses aspects extérieurs. L'histoire intérieure, la croissance de l'aristocratie vénitienne, se prolonge 106 ans plus avant jusqu'à la date de 1310, époque à laquelle nous pouvons estimer la République de Venise totalement développée.
Une considération de première importance dans l'histoire intérieure de Venise est l'isolement et l'indépendance que lui a assuré sa position géographique. Nous avons vu comment les Vénitiens, à l'aide des lagunes, furent capables de repousser les attaques de Pépin, fils de Charlemagne, et de Frédéric Barberousse ; comment ni les Goths, ni les Huns, ni les Lombards ni les Francs n'ont jamais réussi à soumettre l'estuaire.
Les Vénitiens furent ainsi en mesure de poursuivre, sans être inquiétés par un maître étranger, la ligne de développement que leur propre nature leur indiquait. Aucun système féodal, divisant arbitrairement l'Etat en classes, n'a jamais été imposé à la République en développement : et ainsi, en dépit de tous les ferments intérieurs, l'Etat demeura homogène, grâce à cette union essentielle, et fut capable d'accomplir cette robuste constitution qui dura jusqu'à la fin du siècle dernier [fin du XVIIIème siècle].
L'histoire constitutionnelle de Venise, depuis l'implantation au Rialto en 810 jusqu'à la consolidation finale de aristocratie en 1310, est l'histoire de changements ténus œuvrant progressivement vers un résultat inévitable, la création d'une oligarchie. Les détails de ce processus ne doivent pas nous retenir ici. Il sera suffisant d'indiquer les deux grandes lignes le long desquelles l'histoire constitutionnelle de l'Etat avançait.
Il était possible qu'un Doge puissant introduise le principe dynastique et réduise l'Etat à une monarchie, gouvernée par un seul seigneur et maître. Mais les Vénitiens ont sans cesse montré leur détermination à la liberté : ils avaient déclaré que leurs ancêtres n'avaient pas recherché la lagune pour vivre sous le joug d'un maître ; auraient-ils souhaité être des esclaves, il y avait beaucoup de meilleurs endroits où ils auraient pu s'installer.
Et animés par leur amour de la liberté, les Vénitiens réprimèrent les efforts de tout Doge à élever sa famille à la position de maison régnante : sous l'impulsion de cet esprit, la constitution vénitienne produisit finalement cette série de restrictions qui graduellement déroba aux Doges toute réelle autorité sur l'Etat et les laissa simplement à l'état de figure ornementale, "Doge sur la Piazza, prisonnier au Palais", comme le dit le proverbe.
Mais d'un autre côté, tandis qu'ils réprimaient sévèrement toute avance vers la monarchie, les Vénitiens s'accroissaient en nombre, en puissance, en importance : de graves questions vinrent à être soumises à leur décision et la machinerie d'un gouvernement démocratique populaire, la machinerie des rassemblements de masse et des discours confus, révéla rapidement son inadaptation inhérente à la conduite des affaires étrangères. Cette incapacité s'avéra particulièrement claire lors de la guerre désastreuse contre l'Empereur Manuel et l'anéantissement consécutif de la flotte vénitienne en 1171.
Le premier grand changement constitutionnel prit forme par la création d'une assemblée délibérative. Les habitants de chacune des six divisions de la ville choisirent deux membres pour chaque zone qui, à leur tour, nommèrent chacun quarante membres de leurs quartiers respectifs, créant ainsi un corps de 480 citoyens qui tenaient le poste pendant un an, mais qui au terme de l'année désignaient eux-mêmes deux électeurs devant agir dans chaque zone pour la nomination du nouveau Conseil pour l'année suivante.
Nous trouvons là donc les germes du Maggior Consiglio, le Grand Conseil, base de la constitution oligarchique vénitienne. Il trouve son origine dans la nécessité de limiter le corps délibératif au sein d'un Etat en rapide extension. A sa source, il était démocratique, le résultat en première instance d'une élection par la population entière en tant qu'elle était représentée par ses douze députés ; mais elle contenait les germes d'une oligarchie dans la disposition par laquelle l'assemblée nommait elle-même les douze électeurs suivants.
Ces réformes de 1172 révèlent l'essence-même de la constitution vénitienne. L'assemblée délibérative est lancée : ses membres deviennent une classe dans l'Etat avec un double objet en vue. D'abord la suppression du Doge en quelque cas de tentative de sa part de vouloir prendre la tête du gouvernement. En cela, la nouvelle aristocratie, créée par l'établissement d'un conseil délibératif, ne faisait que poursuivre la politique démocratique qu'elle était désormais appelée à représenter, et pouvait par conséquent se reposer sur le soutien de cette démocratie contre les tendances dynastiques de quelque Doge que ce soit.
Mais, d'un autre côté, la nouvelle aristocratie, ayant pour intention de devenir maître de l'Etat, développa une politique qui était hostile au peuple et, quoique [sic] prudemment dissimulée, réussit finalement à l'exclure de tout partage du gouvernement de la cité.
La politique initiée en 1172 fut poursuivie tout au long du siècle suivant. La chute de Constantinople et l'afflux soudain de richesse qui en découla, concoururent à renforcer l'aristocratie dans les mains de laquelle elle tomba principalement, et servit à la caractériser de plus en plus comme une caste, comme une classe à part.
Un sceau fut apposé à ce mouvement et l'aristocratie vénitienne devint, nominalement non moins que dans la réalité, une oligarchie, par la grande mesure constitutionnelle de 1296 connue comme la Serrata del Consiglio, ou fermeture du Grand Conseil, une disposition par laquelle un siège au sein de l'assemblée délibérative de l'Etat était réservé à ceux qui avait siégé dans cette assemblée au cours des quatre dernières années.
Dans la mesure où le Grand Conseil était la base de toute la constitution, où toutes les charges étaient décidées en son sein, où tous les autres départements de la machinerie gouvernementale étaient pourvus à partir de lui, l'exclusion du Grand Conseil signifiait la mort politique pour un citoyen vénitien. Des dispositions mineures rendirent l'accès au cercle privilégié de plus en plus difficile et le système oligarchique vénitien dans toute sa rigidité fut achevé.
L'animosité soulevée par cet acte violent se révéla lors de la seule révolution intérieure sérieuse qui troubla jamais l'harmonie de la politique intérieure à Venise. En 1310, certains parmi les citoyens exclus, menés par des membres des familles Tiepolo et Querini, entreprirent de renverser le gouvernement de Pietro Gradenigo, le Doge sous la conduite duquel la Serrata avait été réalisée.
Une bataille eut lieu sur la Piazza. Tiepolo fut défait, Querini tué. La conspiration se termina en un complet effondrement, laissant l'oligarchie victorieuse. Pour assurer sa victoire, le parti triomphant créa le Conseil des Dix, un comité de sûreté publique au début, créé en raison de la lenteur et du caractère public de la machinerie ordinaire de l'Etat.
Les Dix, par leur activité, leur secret absolu et leur pouvoirs illimités, s'approprièrent bientôt la conduite de toutes les affaires les plus importantes et délicates de la ville. En 1335, ce Conseil fut déclaré permanent et devint le principal instrument de l'oligarchie pour maintenir la position unique et isolée dans la République qu'elle avait créée à son profit lors de la Serrata de 1296.
Ici, donc, à cette période, se clôt l'histoire de la constitution vénitienne : telle elle fut définie après 1310, telle elle resta jusqu'à la chute de la République, avec juste une légère addition, la création du Conseil des Trois Inquisiteurs d'Etat, une Commission des Dix nommée en 1539, principalement en vue de découvrir les machinations et tentatives de corruption de l'Espagne.
On peut dire que la Serrata del Maggior Consiglio et la conspiration de Tiepolo concluent la première période de l'histoire vénitienne, à la fois intérieure et extérieure. Ils laissèrent Venise comme un Etat majeur, avec de grandes possessions au Levant gouvernées par la capitale dans les lagunes, avec un commerce vaste et en perpétuel développement, dotée d'une constitution qui, comparée à la structure des autres états italiens, était "comme le fer au roseau".
Mais cette force et cette solidité cachaient un danger latent. Car quand les princes italiens des alentours tombèrent, un à un, il fut inévitable que Venise, le seul pouvoir permanent dans le nord-est de la péninsule, occupe leur territoire, et par conséquent, crée cet empire terrestre qui souleva la jalousie de l'Europe et l'alarme de l'Italie, et finalement contribua à sa ruine en suscitant la Ligue de Cambray.
C'est ce parcours d'une Venise majeure, s'étendant et devenant célèbre, quoique marchant surement vers sa destruction, qui occupe la totalité de la seconde grande période de l'histoire vénitienne, de 1310 à 1510.
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