samedi 7 octobre 2017

Les LAGUNES - Leur nature et leur histoire II, partie 3/4


Il était certain que l'Etat qui avait atteint sa pleine maturité vers 1310 ne serait pas capable de rester tranquille, qu'il serait conduit à avancer, à s'étendre, quel que soit le risque d'opposition ou de défaite. On peut dire, grossièrement, que la seconde période de l'histoire vénitienne est occupée par les luttes vénitiennes et le développement maritime, et par l'expansion et les ambitions terrestres vénitiennes.


Venise à été le plus grand gagnant du sac de Constantinople et de la partition de l'Empire oriental : mais elle n'était par le seul prétendant au commerce du Levant. Amalfi, Pise et Gênes ont chacune à différents moments rivalisé avec la République vénitienne à Constantinople : mais Amalfi disparut, Pise fut paralysée par Gênes, de sorte que c'est principalement avec Gênes que, durant cette période de ses luttes maritimes, Venise entra en contact.



La dernière phase du long conflit entre les deux républiques maritimes - une lutte que Pétrarque déplore comme fratricide - éclata à propos de la question du commerce de la fourrure en Crimée, où les Vénitiens et les Génois à la fois disposaient de fabriques. Des vaisseaux vénitiennes furent saisis à Kaffa (Théodosie) sur la Mer Noire : des représentations auprès de Gènes échouèrent à procurer réparation et la guerre fut déclarée (1350).



Le cadre de la campagne était le Levant. La guerre débuta par une série d'opérations sans importance. Mais quand le grand amiral vénitien Nicolo Pisani prit les commandes, la scène changea. Pisani se comparait à un autre amiral de réputation presque équivalente, Paganino Doria de Gênes.



Les Génois, au tout début des hostilités s'emparèrent de l'île de Négrepont (Eubée). Mais le théâtre de la campagne fut bientôt déplacé vers les eaux du Bosphore. Là, sous les murs de Pera, Pisani et Doria se rencontrèrent. Il était tard dans l'après-midi quand l'assaut fut donné du côté vénitien et la nuit arriva avant que la bataille ne cesse.



Mais les Génois et les Vénitiens se battirent à la lueur de leur bateaux désormais en flamme : la tempête qui attisait les incendies jeta les flottes dans une grande confusion et finalement les Vénitiens reconnurent leur défaite. Mais la bataille du Bosphore n'était guère un engagement décisif. Les pertes de chaque côtés étaient trop également équilibrées.



Et tandis que les deux commandants se regardaient, les Catalans, alliés des Vénitiens, mettaient les voiles pour attaquer les possessions génoises en Sardaigne. Ceci amena Antonio Grimaldi à sortir avec une seconde flotte génoise. Ses ordres étaient de se jeter entre les Catalans et les Vénitiens et de prévenir une jonction.



Mais c'était trop tard. L'opération avait déjà été réalisée. Pisani quitta le Levant et rejoignit les Catalans dans les eaux de Cagliari. Là, au mois d'août, les Génois et les Vénitiens une fois encore s'affrontèrent. Cette fois ci, Pisani fut victorieux. C'était un bon marin et appréciait d'être au large : dans le Bosphore il s'était trouvé à l'étroit, mais au large de Cagliari, il était le maître d'une mer libre.



Il s'éloigna, suivi par les Génois. Puis faisant demi-tour soudainement, il mit ses vaisseaux les uns à côté des autres et les attacha ensemble en un front solide, laissant dix galères libres pour attaquer et attirer l'ennemi vers cette formation imprenable. La bataille dura de nombreuses heures : mais d'abord sur l'un, puis sur un autre des navires génois, l'enseigne de Saint-Marc commença à flotter. Les Génois perdirent courage. Ils se jetèrent à la mer ou se cachèrent dans leurs cales. Antonio Grimaldi fuit vers Gènes.



Les Vénitiens étaient victorieux mais la victoire de Pisani lui avait coûté trop cher pour lui permettre de la parachever de suite. Gènes se plaça sous la forte protection des Visconti de Milan et Venise fut frustrée de son désir d'écraser sa rivale. La guerre éclata bientôt une fois de plus. Paganino Doria mit les voiles depuis Gènes, Nicolo Pisani depuis Venise, avec pour ordre d'intercepter Doria et de protéger le débouché de l'Adriatique.



Mais Doria fit faux bond à Pisani et avant que les Vénitiens sachent trop qu'il était dans leurs eaux, l'information arriva que Parenzo (Porec, face à Venise) et l'Istrie étaient virtuellement aux mains des Génois.



L'inquiétude fut intense : on s'attendait à tout moment à voir les Génois au large de la bouche du Lido qui était fermée par une chaîne de fer. Mais le danger s'éloigna. L'arrivée de l'Empereur Charles III conduisit les belligérants à signer une fausse trêve, qui était-elle peine expirée que ces deux ennemis mortels se jetaient l'un sur l'autre à nouveau.



Cette fois, la guerre fut confinée au Levant où Nicolo Pisani et son plus fameux neveu, Vettor, allèrent chercher le redoutable Paganino. Ils ne réussirent pas à le trouver et revinrent prendre leurs quartier d'hiver à Porto-Longo, en face l'île de Sapienza (Sud-ouest du Péloponèse).



La garde à l'embouchure de l'étroit chenal où les Vénitiens se tenaient était menée sans soin. Le neveu de Paganino, Luciano Doria, lors de l'une de ses courses de reconnaissance, s'en avisa. Il conduisit son oncle à ordonner une attaque. Le 4 novembre (1354) une  raid surprise fut mené : les Génois mirent voiles sur Porto-Longo, trouvèrent l'endroit en état d'impréparation et l'un après l'autre, les navires de la République tombèrent entre leurs mains.



Et comme si le désastreux coup de Sapienza n'était pas suffisant, il fut suivi par un inquiétant épisode à l'intérieur de Venise. En 1354 le Conseil des Dix reçut l'avertissement d'un complot visant à assassiner les membres de l'aristocratie dominante. L'ensemble des informations était vague, mais au cours de leurs investigations les Dix découvrirent tout à coup que le Doge, Marino Faliero, était impliqué dans le projet.



La découverte fut effectuée le 14 avril et le massacre était prévue pour le 15 : ce jour-là dix des conspirateurs furent pendus en rang aux fenêtres du Palais Ducal ; le 17, Marino Falieri fut dépouillé de sa dignité et exécuté en haut des escaliers descendant vers la court du Palais.



La défaite de Sapienza, la conspiration de Faliero et l'épuisement consécutif à une longue guerre, tout cela amena Venise à accepter les termes d'une paix avec Gênes proposée par Visconti (suzerain de Milan) : durant le répit ainsi obtenu, elle s'efforça de remettre en état sa flotte et de s'armer en vue de la lutte finale avec sa rivale.

 


Cette république était totalement occupée et épuisée par des dissensions internes et pendant qu’elle ne pouvait rien faire pour contrôler le rétablissement vénitien, sa haine progressait régulièrement, jusqu’à ce qu’elle eut vent  de l’insulte faite au consul vénitien lors du couronnement de Pierre Lusignan, roi de Chypre, à Famagouste.


Le consul génois réclama la préséance sur le consul vénitien. Cela lui fut refusé par les officiels de la court. Au banquet de mariage, il exprima son déplaisir en jetant du pain au vénitien, Malipiero. Une franche bagarre s’ensuivit, et quelques génois furent jetés par la fenêtre.


Au surplus de cette affaire, arriva à Famagouste l’éruption de la guerre qui éclata quand les Vénitiens occupèrent  l’île de Tenedos, si près du débouché des Dardanelles que les Génois considérèrent sa possession par Venise comme un acte ouvert d’hostilité.


Venise se prépara pour la campagne avec alacrité. Deux grands chefs navals prirent la mer : Carlo Zeno, l’impétueux fut envoyé à Negrepont ; Vettor Pisani, l’habile tacticien et stratège, reçut le commandement suprême. Il fit voile vers les eaux génoises en 1378, défit la flotte génoise dans une mer tempétueuse et un déluge de pluie au large du Cap d’Anzio et, après une avoir poursuivit son chemin un moment, retourna dans l'Adriatique où, en dépit de ses protestations, on lui ordonna de prendre ses quartiers d'hiver à Pula en Istrie.


En mai de l'année suivante il y était toujours, ses bateaux ayant besoin de réparations, ses hommes ayant besoin de repos : le 7 de ce mois, Luciano Doria apparut soudain au large du port de Pula. Pisani ne put contenir son Conseil de Guerre : il fut mis en minorité et forcé de donner le signal de l'attaque.


En dépit de sa propre conduite héroïque, qui fut applaudie par ses ennemis, l'amiral fut complètement défait : seules six galères parmi toute sa flotte trouvèrent refuge dans le port de Parenzo (Porec).


Il semblerait qu'un seul fait sauva Venise de tomber aux mains des Génois après la bataille de Pola. Luciano Doria avait été tué dans l'engagement et pendant que son successeur, Pietro Doria était en chemin pour prendre le commandement, Venise eut le temps de se remettre de sa panique. Elle eut le temps également de commettre un acte de grossière injustice, qui peut être expliqué quoique difficilement atténué, par sa panique : elle déshonora Pisani et l'emprisonna pendant six mois.


Quand l'amiral Génois arriva, il navigua le long des côtes du Lido vers Chioggia où il avait l'intention de s'établir et de faire le blocus de Venise jusqu'à ce qu'elle se rende. Doria attaqua la garnison vénitienne de Chioggia, et après une lutte sévère il captura la ville, amena sa flotte dans la lagune et pris ses quartiers dans la cité conquise.


A Venise l'alarme était extrême. Le gouvernement était sur le point de nommer Taddeo Giustiniani au commandement suprême : mais une onde d'émotion populaire le contraignit à libérer de prison Vettor Pisani et à confier le sort du pays entre ses mains. L'instinct populaire fut pleinement justifié.


Dès que Vettor Pisani assura la direction des opérations tout la physionomie de la guerre changea. En coulant audacieusement des navires à toutes les entrées maritimes dans la lagune et en plaçant sa propre flotte à l'extérieure, en pleine mer, il enferma efficacement les Génois, qui, au lieu de bloquer Venise, se trouvaient désormais eux-mêmes bloqués dans Chioggia.


Mais la pression sur les Vénitiens était sévère : la position de leur flotte en pleine mer, le sévère temps hivernal - car on était en décembre -, le continuel harcèlement des Génois, nuit et jour, dans leur incessant effort pour traverser le cordon qui les entourait - tout cela agit sur l'esprit et l'humeur de la flotte de Pisani.


Une mutinerie était sur le point d'éclater, mais finalement, le 1er janvier 1380, les voiles de l'escadre de Carlo Zeno furent aperçues au loin. Sa présence, son tempérament fier et impétueux, donnèrent du courage aux Vénitiens, et ses marins formèrent un renfort bienvenu aux troupes épuisées de Pisani.


Le siège de Chioggia fut poussé sans délai. Les Génois, en dernier ressort, entreprirent de creuser un canal à travers les hauts-fonds qui séparait la lagune de la mer, et ainsi de s'échapper. Il furent repoussés et mis en pièces : alors ils perdirent courage et finalement, le 24 juin 1380, toute la flotte génoise se rendit à Venise.


La guerre de Chioggia fut une victoire splendide pour Venise. Ce fut le plus formidable étalage de courage, de sacrifice personnel, de patriotisme que la République en développement ait produit jusqu'à lors. Sa grande rivale Gênes fut désespérément mise à terre et ne s'en remis jamais. Venise se retrouvait avec une suprématie maritime incontestée en Méditerranée : mais elle fut aussi laissée seule dans ces eaux, sans alliés pour l'assister contre les Turcs, quand ces formidables ennemis firent leur apparition sur la scène.

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