Globalement, on ne peut pas dire que Venise a commencé la formation d'un empire terrestre avant l'accomplissement de sa suprématie maritime. Il est vrai que la République s'était engagée dans des guerres avec Commachio (60 km au sud de Venise, au sud du delta du Pô), une rivale commerciale ; avec Padoue au motif de quelque interférence dans le système hydraulique du Brenta (fleuve) ; avec Ferrare, où les premières indications d'un désir d'extension sur la terre ferme d'Italie furent clairement exprimées ; avec les Scala (ou Scaligieri) de Vérone, quand cette famille montra une volonté d'absorber toutes les terres autour des lagunes et ce faisant de fermer tout débouché pour les marchandises vénitiennes.
Mais ce n'est pas avant la guerre de Chioggia, quand la maison de Carrare (ou Carraresi, famille guelfe au pouvoir à Padoue) entra en opposition avec les Visconti de Milan et fut sur le point d'être absorbée par ceux-ci, que la République de Venise fit son premier pas décisif sur la terre ferme d'Italie.
Cette politique consistant à créer une souveraineté terrestre, bien qu'elle se soit avérée désastreuse, était gouvernée par la nécessité, était inévitable ; car on doit se rappeler qu'une ville purement maritime comme Venise, sans territoire producteur de nourriture auquel s'adosser, était sans cesse exposée au danger de famine après chaque défaite importante en mer.
Venise avait expérimenté ce danger après la défaite de Curzola en 1298, après Sapienza en 1354. De plus, il était certain que quel que soit le Pouvoir qui tienne la terre ferme autour des lagunes, il serait hostile à la République, et entreprendrait de la faire payer pour ses exportations de biens, ainsi que Scala avait fait.
Un empire terrestre, ainsi, devint une nécessité au fur et à mesure que l'Etat croissait en population et importance. L'occasion fut offerte pendant la période difficile de l'histoire italienne où les différents seigneurs des états italiens du nord étaient engagés à se détruire les uns les autres.
Venise protégeait les Carraresi de Padoue jusqu'à ce qu'elle les découvrit ouvertement hostiles, comme lors de la guerre de Chioggia, ou complotant secrètement pour faire exploser l'arsenal de Venise ou pour empoisonner les puits vénitiens. Par la suite, la République se joignit aux Visconti pour détruire et spolier les seigneurs de Padoue.
Leur chute, en 1405, laissa Venise en possession d'un grand territoire sur a terre ferme d'Italie : les marches trévisanes, Padoue, Vicence, Vérone et leurs régions, ainsi que les hauts-plateaux des Sept Communes au-dessus de Bassano. Et cette date de la chute des Carraresi constitue un jalon dans la vie de la République.
A partir de ce moment-là, Venise ne peut plus être considérée en tant que puissance purement navale et commerciale, avec des intérêts centrées principalement à l'Est. Elle devient désormais une puissance terrestre, avec une frontière terrestre à défendre, avec tout le prestige, mais aussi avec tous les dangers, d'un Etat italien.
La politique vénitienne d'agression sur la terre ferme a toujours été associée au nom de Francesco Foscari. C'est pendant son règne, sous sa direction, stimulée par son enthousiasme pour l'expansion, que Venise créa l'empire terrestre qui unifia toute l'Europe contre elle.
Foscari s'engagea dans la guerre contre les Visconti de Milan, rejoignant la ligue que Florence avait formée contre eux. Les Visconti, après la chute des Carraresi, étaient limitrophes de la République et, par conséquent, inévitablement son ennemi. A l'aide d'une série de grands généraux mercenaires - Carmagnola, Bartolomeo Colleoni, Gattamelata : l'un d'entre eux, Carmagnola, s'avéra un traître et fut mis à mort -, les Vénitiens étendirent leur territoire terrestre au point le plus éloigné qu'il atteignit jamais.
Cette région incluait la province de Bergame et Brescia ; elle était limitée par les Alpes, l'Adda, le Pô et la mer. Venise acquit une influence prépondérante en Italie du nord, et sa conduite agressive envers Milan à l'ouest et Ferrare au Sud, favorisa l'idée qu'elle visait à l'absorption de toute l'Italie au nord des Apennins.
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| La statue de Colleoni |
Mais une combinaison hostile de puissances européennes et italiennes n'était pas le seul désastre qui menaçait l'existence-même de la République. Tôt dans le siècle les Turcs commencèrent à provoquer l'inquiétude et en 1416 les flottes vénitiennes et turques se rencontrèrent pour la première fois à la fameuse bataille de Gallipoli.
L'amiral vénitien, Loredan, rapporte que la bataille dura du matin tôt jusqu'à deux heures passées. Les Turcs se battirent comme des dragons et la fleur de leurs hommes étaient à bord : mais Loredan, montrant lui-même le chemin, attaqua et captura d'abord une galère, puis une autre, coula une troisième et à la fin mit l'ensemble de la flotte en déroute.
La victoire de Gallipoli était un magnifique accomplissement des armes vénitiennes ; mais était insuffisant pour écraser, et guère suffisant pour contrôler, l'avancée des Turcs. Le siège de Constantinople débuta le 6 avril 1453 ; une escadre vénitienne était dans le port, mais avec ordre de se cantonner à la défense des marchands et citoyens vénitiens. L'empereur Constantin se battit avec une bravoure éclatante mais le 29 mai la ville tomba ; le dernier des empereurs romains fut enterré sous un monceau de ceux qui l'avaient suivi.
Ainsi, pendant que la République était confrontée avec de nouvelles et difficiles complications sur la terre ferme en Italie, au Levant aussi des événements se chargeaient d'une complexité qui était hostile à ses intérêts. Car, au lieu d'un pouvoir faible et immobile à Constantinople, un pouvoir qui encourage plutôt qu'empêche le développement du commerce vénitien, les maîtres de l'Est était désormais une nation fière, expansionniste, antichrétienne dont Venise avait peu à espérer et beaucoup à craindre.
Le Sultan, Mehmet le Conquérant, continua sa progression victorieuse. La Morée (Péloponèse) tomba en 1460 et l'attaque sur Mitylène (Lesbos)en 1462 avertit Venise qu'elle était face à des ennemis qui entendaient disputer sa suprématie au Levant. De plus, l'échec honteux de Pie II à lancer une croisade montra que l'Europe laisserait Venise seule pour lutter avec le Turc.
L'occupation des Puissances avec leurs propres affaires immédiates, leur faible intérêt pour le Levant, leur jalousie, aussi, de Venise qui avait profité du monopole du commerce du Levant, tout cela en faisait des spectateurs indifférents d'une lutte qui progressivement épuisait les ressources de la République.
Il n'était pas possible non plus à Venise de vivre en termes d'amitié avec le Turc. Elle fit certes de son mieux pour entrer dans des traités, pour commercer avec lui, pour ne pas combattre avec lui : mais l'Etat était chrétien de nom du moins, et cette politique de bon rapport avec l'Islam finit par soulever des protestations dans l'Europe Chrétienne contre la perfidie de Venise qui, tandis qu'elle absorbait ses voisins chrétiens en Italie, était dans une alliance impie avec des infidèles au Levant - une accusation qui était d'un certain poids dans la combinaison finale des Puissances européennes pour défaire et démembrer la République.
Mais même si Venise n'avait pas été entravée par les suspicions de l'Europe, une entente durable avec le Turc était impossible aussi longtemps que Venise tenait des possessions au Levant que le Turc désirait pour lui-même. Des guerres étaient inévitables. Nègrepont fut perdu en 1470 ; Scutari (Shköder, en Albanie), héroïquement défendue par Antonio Loredan, en 1474, se rendit en 1478, ce qui mit fin à une lutte désastreuse de seize ans.
Une certaine compensation de ces pertes si lourdes fut assurée en 1488, quand la République, en tant que parent et héritier de Caterina Cornaro, sa fille adoptive, prit possession du royaume de Chypre dont Caterina hérita à la mort de son jeune et beau mari, Jacques Lusignan.
Mais cet acquis d'importance fut gâté par la conduite cruelle sinon déloyale par laquelle il fut réalisé ; et quoiqu'il apparût un ajout à la magnificence vénitienne, c'était en réalité une source de faiblesse qui maintint la République en querelle avec le Turc et conduisit à la survenance d'une toute nouvelle guerre turque.
Cette guerre fut brève et désastreuse. Antonio Grimani, l'amiral vénitien, fut défait à Sapienza, et le Grand Vizir, avec plus de vérité que de politesse, résuma la situation quand il renvoya les ambassadeurs vénitiens en disant : "Vous pouvez dire au Doge qu'il en a fini avec le mariage avec la mer : c'est notre tour désormais".
Déjà d'un autre côté le malheur pesait sur la République. En 1486, Diaz passait le Cap de Bonne Espérance. Une nouvelle route commerciale s'ouvrait au monde. Jusqu'à présent, tout le trafic entre l'Est et l'Ouest était passé dans la Mer Rouge en remontant vers Suez ou par le Golfe Persique en gagnant Ormuz, avait été convoyé par l'isthme ou à travers l'Asie mineur, et à nouveau dirigé par bateau à Alexandrie ou Alep, pour les marchés européens.
Venise, qui était maîtresse du Levant, avait acquis presque la totalité du bénéfice du commerce du transport, et la ville était devenue le grand centre commercial et le grand marché entre Europe et Asie.
Après la traversée de Diaz, toute la richesse des Indes pouvait être acheminée sans rupture de charge en doublant le Cap de Bonne Espérance et être déchargée, non pas dans quelque ville portuaire méditerranéenne, mais dans les ports du Portugal, de Hollande et des villes hanséatiques. Et, en fait, le marché vénitien commença à sentir les effets de la nouvelle route du Cap presque immédiatement. Un marchand vénitien, Priuli, nota dans son journal, quand il entendit parler de la traversée de Vasco de Gama en 1497 :"C'est la pire nouvelle que nous pouvions jamais avoir eue".
Ainsi, des trois principales lignes de l'histoire vénitienne - sa politique terrestre, ses relations au Levant, son commerce -, cette troisième période de l'existence de la République se terminait dans la morosité. Elle avait acquis un grand domaine terrestre au prix d'une alliance européenne contre elle.
Elle avait échoué à protéger Constantinople contre le Turc et elle combattait désormais pour son existence au Levant. La politique terrestre et en Orient créaient une tension ruineuse sur son échiquier : et précisément à ce moment critique, la fondation et la source mêmes de sa richesse, son commerce oriental, lui était dérobé par la découverte de la route du Cap.
La Ligue de Cambrai, qui fut rejointe par l'Empereur, le Pape, les rois de France, d'Espagne et de Hongrie, les ducs de Savoie et de Ferrare, fut conclue en 1508. Son objet affiché était de contrôler l'insatiable voracité de Venise et de découper son empire. Tous les membres de la Ligue devaient recevoir une part du large territoire de Saint Marc : rien ne devait lui être laissé sauf les îles des lagunes d'où elle avait émergée originellement.
Les opérations de la Ligue débutèrent à Rome. Une bulle d'excommunication et d'interdit plaçait la République en-dehors de l'Eglise. Venise interdit la publication de la bulle et fit en sorte qu'elle fût arrachée partout où elle avait été apposée aux murs. Le roi de France suivit l'attaque papale.
La bataille d'Agnadello, qui se déroula le 14 mai 1509, annihila l'armée vénitienne d'Alviano, ne laissant que le corps d'armée de Pittigliano qui était trop faible pour offrir une quelconque résistance efficace. Plus aucune protection ne se présentait entre les français et les lagunes : un seul coup avait paralysé et détruit l'empire terrestre de Venise, élaboré au prix de tant de sacrifices en hommes et en argent. Une grande part du programme de Cambrai avait été mené à bien et d'ici le 1er juin (1509), dit Sanudo (un membre de la vieille famille vénitienne de ce nom), pas une seule ville de Lombardie ne restait à Venise.
Mais le retard de l'Empereur, qui manqua d'apparaître sur la scène, et la mauvaise foi du Pape qui déserta la Ligue au moment où il avait assuré sa part - Ravenne, Faenzza, Rimini - se combinèrent pour sauver Venise d'une totale destruction. La jalousie croissante envers les succès français rendit aisée la formation d'une ligue contre eux : et trois ans après la signature de Cambrai pour l'anéantissement de Venise, on trouve Venise alliée avec le Pape, l'Espagne, l'Empereur et le roi d'Angleterre contre la France, leur ex alliée.
Venise était sauvée du danger immédiat de voir l'ennemi effectivement dans la ville. Le grand jeu de rivalité entre François 1er et Charles Quint permit toujours, par une petite gestion adroite des choses, que Venise s'assure un allié qui puisse la protéger. Car la future Venise n'est guère plus qu'un pion sur l'échiquier des politiques européennes. Son territoire souffrit, bien sur ; les armées françaises et espagnoles y firent des marches et des contremarches, des villes furent assiégées, prises, récupérées. Mais ce n'est pas Venise qui agit : elle gît, épuisée et passive aux pieds de souverains trop puissants pour qu'elle les affronte.
En 1529 Charles Quint accomplit la résolution de la question italienne. Venise retourna à ses anciennes possessions sur la terre ferme, s'étendant jusqu'à l'Adda à l'ouest, le point le plus éloigné qu'elle avait atteint lors du règne de Foscari, et l'Adda resta sa frontière occidentale jusqu'à la chute de la République. Le temps de son expansion était terminé.
La quatrième et dernière période de l'histoire vénitienne, de l'année 1530 jusqu'à la chute de la République en 1797, ne doit pas nous retenir longtemps. Le vital pouvoir d'expansion de Venise était mort : mais l'Etat continuait de vivre comme une manifestation splendide.
La ville devint une station de plaisir qui attirait et éblouissait l'Europe. "Fameuse Venise, la ville la plus admirée au monde, une ville vers laquelle l'Europe est tournée, si vous saviez la rare beauté de la ville vierge, vous lui feriez bien vite l'amour" : ainsi écrit un anglais enthousiaste (James Howell, historien du XVIIe siècle), amoureux, comme tant de ses compatriotes l'ont été, de la merveilleuse cité de la mer.
Quelque chose, aussi, du vieux courage vénitien, du sacrifice de soi, du savoir-faire maritime également, demeure pour animer la lutte longue quoique sans espoir avec les Turcs. La défense de Chypre en 1570-71 fut un exploit aussi héroïque que n'importe quel autre que les Vénitiens avaient pu réaliser par le passé.
Les noms de Marc Antonio Bragadin et Famagouste sont éternellement associés au catalogue de la renommée. Nicosie tomba en août 1570, mais Famagouste tint une année de plus. Les biens des maisonnées, la literie, des sacs, des vêtements, tout ce qui était à portée de main fut utilisé pour réparer les brèches creusées par les canons turcs. Les femmes, les moines, l'évêque de Limasol, tous prirent leur tour sur les murs. Mais le vaste nombre des Turcs leur permit de lancer des troupes fraîches assaut après assaut sur des assiégés sans relève qui furent lentement usés.
A la longue, le 2 août, Bragadin consentit à hisser le drapeau blanc. Les termes du commandant turc étaient modérés : le brave oriental respectait son courageux ennemi chrétien. La garnison devait sortir avec drapeaux, canons et cloches d'église. Mustafa fournit les navires.
Tout se passa en douceur jusqu'à ce que Bragadin, avec quelques-uns de ses officiers, chercha le camp turc pour remettre les clés de la ville. Sa réception fut cordiale, au début. Mais quelque chose mit en furie Mustafa soudainement : presque avant que qui que ce soit sût ce qui s'était passé, quatre des hommes de Bragadin furent tués et Bragadin lui-même fut d'abord mutilé, puis écorché vif, et sa peau, rembourrée de paille, fut menée en parade à travers rues sous une ombrelle rouge. Le trophée fut emporté à Constantinople mais fut volé dans son arsenal en 1580 et est désormais enfermé dans une urne dans l'église des Saints Giovani et Paolo à Venise.
La perte de Chypre fut partiellement compensée par la grande victoire de Lépante remportée en octobre 1571. La flotte vénitienne, sous le Doge Venier, joua une part notable dans la bataille. Mais l'avantage ne connu pas de suite. La partie espagnole de la flotte chrétienne se retira dans ses quartiers d'hiver. Aucun coup ne fut porté à Constantinople ; les Turcs se remirent bientôt de leur défaite.
La défense de Chypre au XVIè siècle a pour parallèle la défense de la Crète au XVIIè siècle. La résistance de Candie, sa capital, fut également héroïque. Le dernier grand commandant vénitien, Francesco Morosini, y fit sa première apparition. Mais ni son courage ni l'impétueuse bravoure des volontaires français qui s'enrôlèrent contre les turcs, ne suffit à sauver la Crète du même sort que Chypre.
En 1669, la dernière grande possession vénitienne au Levant s'échappa de la République pour toujours. Pendant un bref moment, en 1686 et 1687, l'audace de Francesco Morosini restaura le prestige des armes vénitiennes. Mais en 1716, le Turc était à nouveau en possession de la Morée (Péloponèse) et la paix de Passorowitz y termina l'histoire de la République au Levant.
Venise passa les ultimes années de son existence dans une atmosphère de jouissance rafinée. Il y eut une renaissance des arts et des lettres chez Longhi et ce grand maître, Tiepolo (peintres) ; chez Gozzi, Goldoni et Buratti (dramaturges), chez Galuppi, Jomelli et Hasse (musiciens). C'était une vie charmante dont les Vénitiens et aussi bien les étrangers profitaient.
Mais la Révolution française menaçait de plus en plus près. La menace napoléonienne traversa les Alpes. Napoléon haïssait l'aristocratie fermée qui s'arrogeait le nom de République : "Io non voglio più Inquisitori ; non voglio più Senato, saro un Attila per lo Stato Veneto" (Je ne veux plus d'inquisiteurs ; je ne veux plus de Sénat, je serai un Attila pour l'Etat vénitien - citation de Napoléon Bonaparte au printemps 1797, aux portes de Venise).
Et devant le "io voglio" (je veux) de Napoléon, le Doge, le Sénat, les Dix et le Grand Conseil eurent à courber la tête. Un changement de la constitution fut voté le 12 mai 1797 : la République vénitienne disparut de l'histoire du monde.
