samedi 21 octobre 2017

Les LAGUNES - Leur nature et leur histoire II, partie 4/4


Jusqu'à présent, donc, nous avons suivi la croissance de la suprématie vénitienne sur mer. Nous devons désormais observer comment elle commença à s'étendre sur la terre ferme.

Globalement, on ne peut pas dire que Venise a commencé la formation d'un empire terrestre avant l'accomplissement de sa suprématie maritime. Il est vrai que la République s'était engagée dans des guerres avec Commachio (60 km au sud de Venise, au sud du delta du Pô), une rivale commerciale ; avec Padoue au motif de quelque interférence dans le système hydraulique du Brenta (fleuve) ; avec Ferrare, où les premières indications d'un désir d'extension sur la terre ferme d'Italie furent clairement exprimées ; avec les Scala (ou Scaligieri) de Vérone, quand cette famille montra une volonté d'absorber toutes les terres autour des lagunes et ce faisant de fermer tout débouché pour les marchandises vénitiennes.

Mais ce n'est pas avant la guerre de Chioggia, quand la maison de Carrare (ou Carraresi, famille guelfe au pouvoir à Padoue) entra en opposition avec les Visconti de Milan et fut sur le point d'être absorbée par ceux-ci, que la République de Venise fit son premier pas décisif sur la terre ferme d'Italie.

Cette politique consistant à créer une souveraineté terrestre, bien qu'elle se soit avérée désastreuse, était gouvernée par la nécessité, était inévitable ; car on doit se rappeler qu'une ville purement maritime comme Venise, sans territoire producteur de nourriture auquel s'adosser, était sans cesse exposée au danger de famine après chaque défaite importante en mer.

Venise avait expérimenté ce danger après la défaite de Curzola en 1298, après Sapienza en 1354. De plus, il était certain que quel que soit le Pouvoir qui tienne la terre ferme autour des lagunes, il serait hostile à la République, et entreprendrait de la faire payer pour ses exportations de biens, ainsi que Scala avait fait.

Un empire terrestre, ainsi, devint une nécessité au fur et à mesure que l'Etat croissait en population et importance. L'occasion fut offerte pendant la période difficile de l'histoire italienne où les différents seigneurs des états italiens du nord étaient engagés à se détruire les uns les autres.

Venise protégeait les Carraresi de Padoue jusqu'à ce qu'elle les découvrit ouvertement hostiles, comme lors de la guerre de Chioggia, ou complotant secrètement pour faire exploser l'arsenal de Venise ou pour empoisonner les puits vénitiens. Par la suite, la République se joignit aux Visconti pour détruire et spolier les seigneurs de Padoue.

Leur chute, en 1405, laissa Venise en possession d'un grand territoire sur a terre ferme d'Italie : les marches trévisanes, Padoue, Vicence, Vérone et leurs régions, ainsi que les hauts-plateaux des Sept Communes au-dessus de Bassano. Et cette date de la chute des Carraresi constitue un jalon dans la vie de la République.

A partir de ce moment-là, Venise ne peut plus être considérée en tant que puissance purement navale et commerciale, avec des intérêts centrées principalement à l'Est. Elle devient désormais une puissance terrestre, avec une frontière terrestre à défendre, avec tout le prestige, mais aussi avec tous les dangers, d'un Etat italien.

La politique vénitienne d'agression sur la terre ferme a toujours été associée au nom de Francesco Foscari. C'est pendant son règne, sous sa direction, stimulée par son enthousiasme pour l'expansion, que Venise créa l'empire terrestre qui unifia toute l'Europe contre elle.

Foscari s'engagea dans la guerre contre les Visconti de Milan, rejoignant la ligue que Florence avait formée contre eux. Les Visconti, après la chute des Carraresi, étaient limitrophes de la République et, par conséquent, inévitablement son ennemi. A l'aide d'une série de grands généraux mercenaires - Carmagnola, Bartolomeo Colleoni, Gattamelata : l'un d'entre eux, Carmagnola, s'avéra un traître et fut mis à mort -, les Vénitiens étendirent leur territoire terrestre au point le plus éloigné qu'il atteignit jamais.

Cette région incluait la province de Bergame et Brescia ; elle était limitée par les Alpes, l'Adda, le Pô et la mer. Venise acquit une influence prépondérante en Italie du nord, et sa conduite agressive envers Milan à l'ouest et Ferrare au Sud, favorisa l'idée qu'elle visait à l'absorption de toute l'Italie au nord des Apennins.

La statue de Colleoni
Des princes locaux comme Sforza et Cesare Borgia, des souverains étrangers comme Louis XII et Maximilien étaient tous également jaloux ou également voraces. Un cri s'éleva contre l'insatiable cupidité des Vénitiens et leur soif de territoires. Les ennemis de la République se coalisèrent à Cambrai et décrétèrent la destruction de Venise et la partition de ses possessions.

Mais une combinaison hostile de puissances européennes et italiennes n'était pas le seul désastre qui menaçait l'existence-même de la République. Tôt dans le siècle les Turcs commencèrent à provoquer l'inquiétude et en 1416 les flottes vénitiennes et turques se rencontrèrent pour la première fois à la fameuse bataille de Gallipoli.

L'amiral vénitien, Loredan, rapporte que la bataille dura du matin tôt jusqu'à deux heures passées. Les Turcs se battirent comme des dragons et la fleur de leurs hommes étaient à bord : mais Loredan, montrant lui-même le chemin, attaqua et captura d'abord une galère, puis une autre, coula une troisième et à la fin mit l'ensemble de la flotte en déroute.

La victoire de Gallipoli était un magnifique accomplissement des armes vénitiennes ; mais était insuffisant pour écraser, et guère suffisant pour contrôler, l'avancée des Turcs. Le siège de Constantinople débuta le 6 avril 1453 ; une escadre vénitienne était dans le port, mais avec ordre de se cantonner à la défense des marchands et citoyens vénitiens. L'empereur Constantin se battit avec une bravoure éclatante mais le 29 mai la ville tomba ; le dernier des empereurs romains fut enterré sous un monceau de ceux qui l'avaient suivi.

Ainsi, pendant que la République était confrontée avec de nouvelles et difficiles complications sur la terre ferme en Italie, au Levant aussi des événements se chargeaient d'une complexité qui était hostile à ses intérêts. Car, au lieu d'un pouvoir faible et immobile à Constantinople, un pouvoir qui encourage plutôt qu'empêche le développement du commerce vénitien, les maîtres de l'Est était désormais une nation fière, expansionniste, antichrétienne dont Venise avait peu à espérer et beaucoup à craindre.

Le Sultan, Mehmet le Conquérant, continua sa progression victorieuse. La Morée (Péloponèse) tomba en 1460 et l'attaque sur Mitylène (Lesbos)en 1462 avertit Venise qu'elle était face à des ennemis qui entendaient disputer sa suprématie au Levant. De plus, l'échec honteux de Pie II à lancer une croisade montra que l'Europe laisserait Venise seule pour lutter avec le Turc.

L'occupation des Puissances avec leurs propres affaires immédiates, leur faible intérêt pour le Levant, leur jalousie, aussi, de Venise qui avait profité du monopole du commerce du Levant, tout cela en faisait des spectateurs indifférents d'une lutte qui progressivement épuisait les ressources de la République.

Il n'était pas possible non plus à Venise de vivre en termes d'amitié avec le Turc. Elle fit certes de son mieux pour entrer dans des traités, pour commercer avec lui, pour ne pas combattre avec lui : mais l'Etat était chrétien de nom du moins, et cette politique de bon rapport avec l'Islam finit par soulever des protestations dans l'Europe Chrétienne contre la perfidie de Venise qui, tandis qu'elle absorbait ses voisins chrétiens en Italie, était dans une alliance impie avec des infidèles au Levant - une accusation qui était d'un certain poids dans la combinaison finale des Puissances européennes pour défaire et démembrer la République.

Mais même si Venise n'avait pas été entravée par les suspicions de l'Europe, une entente durable avec le Turc était impossible aussi longtemps que Venise tenait des possessions au Levant que le Turc désirait pour lui-même. Des guerres étaient inévitables. Nègrepont fut perdu en 1470 ; Scutari (Shköder, en Albanie), héroïquement défendue par Antonio Loredan, en 1474, se rendit en 1478, ce qui mit fin à une lutte désastreuse de seize ans.

Une certaine compensation de ces pertes si lourdes fut assurée en 1488, quand la République, en tant que parent et héritier de Caterina Cornaro, sa fille adoptive, prit possession du royaume de Chypre dont Caterina hérita à la mort de son jeune et beau mari, Jacques Lusignan.

Mais cet acquis d'importance fut gâté par la conduite cruelle sinon déloyale par laquelle il fut réalisé ; et quoiqu'il apparût un ajout à la magnificence vénitienne, c'était en réalité une source de faiblesse qui maintint la République en querelle avec le Turc et conduisit à la survenance d'une toute nouvelle guerre turque.

Cette guerre fut brève et désastreuse. Antonio Grimani, l'amiral vénitien, fut défait à Sapienza, et le Grand Vizir, avec plus de vérité que de politesse, résuma la situation quand il renvoya les ambassadeurs vénitiens en disant : "Vous pouvez dire au Doge qu'il en a fini avec le mariage avec la mer : c'est notre tour désormais".

Déjà d'un autre côté le malheur pesait sur la République. En 1486, Diaz passait le Cap de Bonne Espérance. Une nouvelle route commerciale s'ouvrait au monde. Jusqu'à présent, tout le trafic entre l'Est et l'Ouest était passé dans la Mer Rouge en remontant vers Suez ou par le Golfe Persique en gagnant Ormuz, avait été convoyé par l'isthme ou à travers l'Asie mineur, et à nouveau dirigé par bateau à Alexandrie ou Alep, pour les marchés européens.

Venise, qui était maîtresse du Levant, avait acquis presque la totalité du bénéfice du commerce du transport, et la ville était devenue le grand centre commercial et le grand marché entre Europe et Asie.

Après la traversée de Diaz, toute la richesse des Indes pouvait être acheminée sans rupture de charge en doublant le Cap de Bonne Espérance et être déchargée, non pas dans quelque ville portuaire méditerranéenne, mais dans les ports du Portugal, de Hollande et des villes hanséatiques. Et, en fait, le marché vénitien commença à sentir les effets de la nouvelle route du Cap presque immédiatement. Un marchand vénitien, Priuli, nota dans son journal, quand il entendit parler de la traversée de Vasco de Gama en 1497 :"C'est la pire nouvelle que nous pouvions jamais avoir eue".

Ainsi, des trois principales lignes de l'histoire vénitienne - sa politique terrestre, ses relations au Levant, son commerce -, cette troisième période de l'existence de la République se terminait dans la morosité. Elle avait acquis un grand domaine terrestre au prix d'une alliance européenne contre elle.

Elle avait échoué à protéger Constantinople contre le Turc et elle combattait désormais pour son existence au Levant. La politique terrestre et en Orient créaient une tension ruineuse sur son échiquier : et précisément à ce moment critique, la fondation et la source mêmes de sa richesse, son commerce oriental, lui était dérobé par la découverte de la route du Cap.

La Ligue de Cambrai, qui fut rejointe par l'Empereur, le Pape, les rois de France, d'Espagne et de Hongrie, les ducs de Savoie et de Ferrare, fut conclue en 1508. Son objet affiché était de contrôler l'insatiable voracité de Venise et de découper son empire. Tous les membres de la Ligue devaient recevoir une part du large territoire de Saint Marc : rien ne devait lui être laissé sauf les îles des lagunes d'où elle avait émergée originellement.

Les opérations de la Ligue débutèrent à Rome. Une bulle d'excommunication et d'interdit plaçait la République en-dehors de l'Eglise. Venise interdit la publication de la bulle et fit en sorte qu'elle fût arrachée partout où elle avait été apposée aux murs. Le roi de France suivit l'attaque papale.

La bataille d'Agnadello, qui se déroula le 14 mai 1509, annihila l'armée vénitienne d'Alviano, ne laissant que le corps d'armée de Pittigliano qui était trop faible pour offrir une quelconque résistance efficace. Plus aucune protection ne se présentait entre les français et les lagunes : un seul coup avait paralysé et détruit l'empire terrestre de Venise, élaboré au prix de tant de sacrifices en hommes et en argent. Une grande part du programme de Cambrai avait été mené à bien et d'ici le 1er juin (1509), dit Sanudo (un membre de la vieille famille vénitienne de ce nom), pas une seule ville de Lombardie ne restait à Venise.

Mais le retard de l'Empereur, qui manqua d'apparaître sur la scène, et la mauvaise foi du Pape qui déserta la Ligue au moment où il avait assuré sa part - Ravenne, Faenzza, Rimini - se combinèrent pour sauver Venise d'une totale destruction. La jalousie croissante envers les succès français rendit aisée la formation d'une ligue contre eux : et trois ans après la signature de Cambrai pour l'anéantissement de Venise, on trouve Venise alliée avec le Pape, l'Espagne, l'Empereur et le roi d'Angleterre contre la France, leur ex alliée.

Venise était sauvée du danger immédiat de voir l'ennemi effectivement dans la ville. Le grand jeu de rivalité entre François 1er et Charles Quint permit toujours, par une petite gestion adroite des choses, que Venise s'assure un allié qui puisse la protéger. Car la future Venise n'est guère plus qu'un pion sur l'échiquier des politiques européennes. Son territoire souffrit, bien sur ; les armées françaises et espagnoles y firent des marches et des contremarches, des villes furent assiégées, prises, récupérées. Mais ce n'est pas Venise qui agit : elle gît, épuisée et passive aux pieds de souverains trop puissants pour qu'elle les affronte.

En 1529 Charles Quint accomplit la résolution de la question italienne. Venise retourna à ses anciennes possessions sur la terre ferme, s'étendant jusqu'à l'Adda à l'ouest, le point le plus éloigné qu'elle avait atteint lors du règne de Foscari, et l'Adda resta sa frontière occidentale jusqu'à la chute de la République. Le temps de son expansion était terminé.

La quatrième et dernière période de l'histoire vénitienne, de l'année 1530 jusqu'à la chute de la République en 1797, ne doit pas nous retenir longtemps. Le vital pouvoir d'expansion de Venise était mort : mais l'Etat continuait de vivre comme une manifestation splendide.

La ville devint une station de plaisir qui attirait et éblouissait l'Europe. "Fameuse Venise, la ville la plus admirée au monde, une ville vers laquelle l'Europe est tournée, si vous saviez la rare beauté de la ville vierge, vous lui feriez bien vite l'amour" : ainsi écrit un anglais enthousiaste (James Howell, historien du XVIIe siècle), amoureux, comme tant de ses compatriotes l'ont été, de la merveilleuse cité de la mer.

Quelque chose, aussi, du vieux courage vénitien, du sacrifice de soi, du savoir-faire maritime également, demeure pour animer la lutte longue quoique sans espoir avec les Turcs. La défense de Chypre en 1570-71 fut un exploit aussi héroïque que n'importe quel autre que les Vénitiens avaient pu réaliser par le passé.

Les noms de Marc Antonio Bragadin et Famagouste sont éternellement associés au catalogue de la renommée. Nicosie tomba en août 1570, mais Famagouste tint une année de plus. Les biens des maisonnées, la literie, des sacs, des vêtements, tout ce qui était à portée de main fut utilisé pour réparer les brèches creusées par les canons turcs. Les femmes, les moines, l'évêque de Limasol, tous prirent leur tour sur les murs. Mais le vaste nombre des Turcs leur  permit de lancer des troupes fraîches assaut après assaut sur des assiégés sans relève qui furent lentement usés.

A la longue, le 2 août, Bragadin consentit à hisser le drapeau blanc. Les termes du commandant turc étaient modérés : le brave oriental respectait son courageux ennemi chrétien. La garnison devait sortir avec drapeaux, canons et cloches d'église. Mustafa fournit les navires.

Tout se passa en douceur jusqu'à ce que Bragadin, avec quelques-uns de ses officiers, chercha le camp turc pour remettre les clés de la ville. Sa réception fut cordiale, au début. Mais quelque chose mit en furie Mustafa soudainement : presque avant que qui que ce soit sût ce qui s'était passé, quatre des hommes de Bragadin furent tués et Bragadin lui-même fut d'abord mutilé, puis écorché vif, et sa peau, rembourrée de paille, fut menée en parade à travers rues sous une ombrelle rouge. Le trophée fut emporté à Constantinople mais fut volé dans son arsenal en 1580 et est désormais enfermé dans une urne dans l'église des Saints Giovani et Paolo à Venise.

La perte de Chypre fut partiellement compensée par la grande victoire de Lépante remportée en octobre 1571. La flotte vénitienne, sous le Doge Venier, joua une part notable dans la bataille. Mais l'avantage ne connu pas de suite. La partie espagnole de la flotte chrétienne se retira dans ses quartiers d'hiver. Aucun coup ne fut porté à Constantinople ; les Turcs se remirent bientôt de leur défaite.

La défense de Chypre au XVIè siècle a pour parallèle la défense de la Crète au XVIIè siècle. La résistance de Candie, sa capital, fut également héroïque. Le dernier grand commandant vénitien, Francesco Morosini, y fit sa première apparition. Mais ni son courage ni l'impétueuse bravoure des volontaires français qui s'enrôlèrent contre les turcs, ne suffit à sauver la Crète du même sort que Chypre.

En 1669, la dernière grande possession vénitienne au Levant s'échappa de la République pour toujours. Pendant un bref moment, en 1686 et 1687, l'audace de Francesco Morosini restaura le prestige des armes vénitiennes. Mais en 1716, le Turc était à nouveau en possession de la Morée (Péloponèse) et la paix de Passorowitz y termina l'histoire de la République au Levant.

Venise passa les ultimes années de son existence dans une atmosphère de jouissance rafinée. Il y eut une renaissance des arts et des lettres chez Longhi et ce grand maître, Tiepolo (peintres) ; chez Gozzi, Goldoni et Buratti (dramaturges), chez Galuppi, Jomelli et Hasse (musiciens). C'était une vie charmante dont les Vénitiens et aussi bien les étrangers profitaient.

Mais la Révolution française menaçait de plus en plus près. La menace napoléonienne traversa les Alpes. Napoléon haïssait l'aristocratie fermée qui s'arrogeait le nom de République : "Io non voglio più Inquisitori ; non voglio più Senato, saro un Attila per lo Stato Veneto" (Je ne veux plus d'inquisiteurs ; je ne veux plus de Sénat, je serai un Attila pour l'Etat vénitien - citation de Napoléon Bonaparte au printemps 1797, aux portes de Venise).

Et devant le "io voglio" (je veux) de Napoléon, le Doge, le Sénat, les Dix et le Grand Conseil eurent à courber la tête. Un changement de la constitution fut voté le 12 mai 1797 : la République vénitienne disparut de l'histoire du monde.

samedi 7 octobre 2017

Les LAGUNES - Leur nature et leur histoire II, partie 3/4


Il était certain que l'Etat qui avait atteint sa pleine maturité vers 1310 ne serait pas capable de rester tranquille, qu'il serait conduit à avancer, à s'étendre, quel que soit le risque d'opposition ou de défaite. On peut dire, grossièrement, que la seconde période de l'histoire vénitienne est occupée par les luttes vénitiennes et le développement maritime, et par l'expansion et les ambitions terrestres vénitiennes.


Venise à été le plus grand gagnant du sac de Constantinople et de la partition de l'Empire oriental : mais elle n'était par le seul prétendant au commerce du Levant. Amalfi, Pise et Gênes ont chacune à différents moments rivalisé avec la République vénitienne à Constantinople : mais Amalfi disparut, Pise fut paralysée par Gênes, de sorte que c'est principalement avec Gênes que, durant cette période de ses luttes maritimes, Venise entra en contact.



La dernière phase du long conflit entre les deux républiques maritimes - une lutte que Pétrarque déplore comme fratricide - éclata à propos de la question du commerce de la fourrure en Crimée, où les Vénitiens et les Génois à la fois disposaient de fabriques. Des vaisseaux vénitiennes furent saisis à Kaffa (Théodosie) sur la Mer Noire : des représentations auprès de Gènes échouèrent à procurer réparation et la guerre fut déclarée (1350).



Le cadre de la campagne était le Levant. La guerre débuta par une série d'opérations sans importance. Mais quand le grand amiral vénitien Nicolo Pisani prit les commandes, la scène changea. Pisani se comparait à un autre amiral de réputation presque équivalente, Paganino Doria de Gênes.



Les Génois, au tout début des hostilités s'emparèrent de l'île de Négrepont (Eubée). Mais le théâtre de la campagne fut bientôt déplacé vers les eaux du Bosphore. Là, sous les murs de Pera, Pisani et Doria se rencontrèrent. Il était tard dans l'après-midi quand l'assaut fut donné du côté vénitien et la nuit arriva avant que la bataille ne cesse.



Mais les Génois et les Vénitiens se battirent à la lueur de leur bateaux désormais en flamme : la tempête qui attisait les incendies jeta les flottes dans une grande confusion et finalement les Vénitiens reconnurent leur défaite. Mais la bataille du Bosphore n'était guère un engagement décisif. Les pertes de chaque côtés étaient trop également équilibrées.



Et tandis que les deux commandants se regardaient, les Catalans, alliés des Vénitiens, mettaient les voiles pour attaquer les possessions génoises en Sardaigne. Ceci amena Antonio Grimaldi à sortir avec une seconde flotte génoise. Ses ordres étaient de se jeter entre les Catalans et les Vénitiens et de prévenir une jonction.



Mais c'était trop tard. L'opération avait déjà été réalisée. Pisani quitta le Levant et rejoignit les Catalans dans les eaux de Cagliari. Là, au mois d'août, les Génois et les Vénitiens une fois encore s'affrontèrent. Cette fois ci, Pisani fut victorieux. C'était un bon marin et appréciait d'être au large : dans le Bosphore il s'était trouvé à l'étroit, mais au large de Cagliari, il était le maître d'une mer libre.



Il s'éloigna, suivi par les Génois. Puis faisant demi-tour soudainement, il mit ses vaisseaux les uns à côté des autres et les attacha ensemble en un front solide, laissant dix galères libres pour attaquer et attirer l'ennemi vers cette formation imprenable. La bataille dura de nombreuses heures : mais d'abord sur l'un, puis sur un autre des navires génois, l'enseigne de Saint-Marc commença à flotter. Les Génois perdirent courage. Ils se jetèrent à la mer ou se cachèrent dans leurs cales. Antonio Grimaldi fuit vers Gènes.



Les Vénitiens étaient victorieux mais la victoire de Pisani lui avait coûté trop cher pour lui permettre de la parachever de suite. Gènes se plaça sous la forte protection des Visconti de Milan et Venise fut frustrée de son désir d'écraser sa rivale. La guerre éclata bientôt une fois de plus. Paganino Doria mit les voiles depuis Gènes, Nicolo Pisani depuis Venise, avec pour ordre d'intercepter Doria et de protéger le débouché de l'Adriatique.



Mais Doria fit faux bond à Pisani et avant que les Vénitiens sachent trop qu'il était dans leurs eaux, l'information arriva que Parenzo (Porec, face à Venise) et l'Istrie étaient virtuellement aux mains des Génois.



L'inquiétude fut intense : on s'attendait à tout moment à voir les Génois au large de la bouche du Lido qui était fermée par une chaîne de fer. Mais le danger s'éloigna. L'arrivée de l'Empereur Charles III conduisit les belligérants à signer une fausse trêve, qui était-elle peine expirée que ces deux ennemis mortels se jetaient l'un sur l'autre à nouveau.



Cette fois, la guerre fut confinée au Levant où Nicolo Pisani et son plus fameux neveu, Vettor, allèrent chercher le redoutable Paganino. Ils ne réussirent pas à le trouver et revinrent prendre leurs quartier d'hiver à Porto-Longo, en face l'île de Sapienza (Sud-ouest du Péloponèse).



La garde à l'embouchure de l'étroit chenal où les Vénitiens se tenaient était menée sans soin. Le neveu de Paganino, Luciano Doria, lors de l'une de ses courses de reconnaissance, s'en avisa. Il conduisit son oncle à ordonner une attaque. Le 4 novembre (1354) une  raid surprise fut mené : les Génois mirent voiles sur Porto-Longo, trouvèrent l'endroit en état d'impréparation et l'un après l'autre, les navires de la République tombèrent entre leurs mains.



Et comme si le désastreux coup de Sapienza n'était pas suffisant, il fut suivi par un inquiétant épisode à l'intérieur de Venise. En 1354 le Conseil des Dix reçut l'avertissement d'un complot visant à assassiner les membres de l'aristocratie dominante. L'ensemble des informations était vague, mais au cours de leurs investigations les Dix découvrirent tout à coup que le Doge, Marino Faliero, était impliqué dans le projet.



La découverte fut effectuée le 14 avril et le massacre était prévue pour le 15 : ce jour-là dix des conspirateurs furent pendus en rang aux fenêtres du Palais Ducal ; le 17, Marino Falieri fut dépouillé de sa dignité et exécuté en haut des escaliers descendant vers la court du Palais.



La défaite de Sapienza, la conspiration de Faliero et l'épuisement consécutif à une longue guerre, tout cela amena Venise à accepter les termes d'une paix avec Gênes proposée par Visconti (suzerain de Milan) : durant le répit ainsi obtenu, elle s'efforça de remettre en état sa flotte et de s'armer en vue de la lutte finale avec sa rivale.

 


Cette république était totalement occupée et épuisée par des dissensions internes et pendant qu’elle ne pouvait rien faire pour contrôler le rétablissement vénitien, sa haine progressait régulièrement, jusqu’à ce qu’elle eut vent  de l’insulte faite au consul vénitien lors du couronnement de Pierre Lusignan, roi de Chypre, à Famagouste.


Le consul génois réclama la préséance sur le consul vénitien. Cela lui fut refusé par les officiels de la court. Au banquet de mariage, il exprima son déplaisir en jetant du pain au vénitien, Malipiero. Une franche bagarre s’ensuivit, et quelques génois furent jetés par la fenêtre.


Au surplus de cette affaire, arriva à Famagouste l’éruption de la guerre qui éclata quand les Vénitiens occupèrent  l’île de Tenedos, si près du débouché des Dardanelles que les Génois considérèrent sa possession par Venise comme un acte ouvert d’hostilité.


Venise se prépara pour la campagne avec alacrité. Deux grands chefs navals prirent la mer : Carlo Zeno, l’impétueux fut envoyé à Negrepont ; Vettor Pisani, l’habile tacticien et stratège, reçut le commandement suprême. Il fit voile vers les eaux génoises en 1378, défit la flotte génoise dans une mer tempétueuse et un déluge de pluie au large du Cap d’Anzio et, après une avoir poursuivit son chemin un moment, retourna dans l'Adriatique où, en dépit de ses protestations, on lui ordonna de prendre ses quartiers d'hiver à Pula en Istrie.


En mai de l'année suivante il y était toujours, ses bateaux ayant besoin de réparations, ses hommes ayant besoin de repos : le 7 de ce mois, Luciano Doria apparut soudain au large du port de Pula. Pisani ne put contenir son Conseil de Guerre : il fut mis en minorité et forcé de donner le signal de l'attaque.


En dépit de sa propre conduite héroïque, qui fut applaudie par ses ennemis, l'amiral fut complètement défait : seules six galères parmi toute sa flotte trouvèrent refuge dans le port de Parenzo (Porec).


Il semblerait qu'un seul fait sauva Venise de tomber aux mains des Génois après la bataille de Pola. Luciano Doria avait été tué dans l'engagement et pendant que son successeur, Pietro Doria était en chemin pour prendre le commandement, Venise eut le temps de se remettre de sa panique. Elle eut le temps également de commettre un acte de grossière injustice, qui peut être expliqué quoique difficilement atténué, par sa panique : elle déshonora Pisani et l'emprisonna pendant six mois.


Quand l'amiral Génois arriva, il navigua le long des côtes du Lido vers Chioggia où il avait l'intention de s'établir et de faire le blocus de Venise jusqu'à ce qu'elle se rende. Doria attaqua la garnison vénitienne de Chioggia, et après une lutte sévère il captura la ville, amena sa flotte dans la lagune et pris ses quartiers dans la cité conquise.


A Venise l'alarme était extrême. Le gouvernement était sur le point de nommer Taddeo Giustiniani au commandement suprême : mais une onde d'émotion populaire le contraignit à libérer de prison Vettor Pisani et à confier le sort du pays entre ses mains. L'instinct populaire fut pleinement justifié.


Dès que Vettor Pisani assura la direction des opérations tout la physionomie de la guerre changea. En coulant audacieusement des navires à toutes les entrées maritimes dans la lagune et en plaçant sa propre flotte à l'extérieure, en pleine mer, il enferma efficacement les Génois, qui, au lieu de bloquer Venise, se trouvaient désormais eux-mêmes bloqués dans Chioggia.


Mais la pression sur les Vénitiens était sévère : la position de leur flotte en pleine mer, le sévère temps hivernal - car on était en décembre -, le continuel harcèlement des Génois, nuit et jour, dans leur incessant effort pour traverser le cordon qui les entourait - tout cela agit sur l'esprit et l'humeur de la flotte de Pisani.


Une mutinerie était sur le point d'éclater, mais finalement, le 1er janvier 1380, les voiles de l'escadre de Carlo Zeno furent aperçues au loin. Sa présence, son tempérament fier et impétueux, donnèrent du courage aux Vénitiens, et ses marins formèrent un renfort bienvenu aux troupes épuisées de Pisani.


Le siège de Chioggia fut poussé sans délai. Les Génois, en dernier ressort, entreprirent de creuser un canal à travers les hauts-fonds qui séparait la lagune de la mer, et ainsi de s'échapper. Il furent repoussés et mis en pièces : alors ils perdirent courage et finalement, le 24 juin 1380, toute la flotte génoise se rendit à Venise.


La guerre de Chioggia fut une victoire splendide pour Venise. Ce fut le plus formidable étalage de courage, de sacrifice personnel, de patriotisme que la République en développement ait produit jusqu'à lors. Sa grande rivale Gênes fut désespérément mise à terre et ne s'en remis jamais. Venise se retrouvait avec une suprématie maritime incontestée en Méditerranée : mais elle fut aussi laissée seule dans ces eaux, sans alliés pour l'assister contre les Turcs, quand ces formidables ennemis firent leur apparition sur la scène.