J'aime la langue anglaise et le hasard m'a fait hériter d'une bibliothèque de littérature en cette langue dont je découvre progressivement les richesses. Parmi celles-ci, certains ouvrages n'ont apparemment pas de traduction française. Ainsi je propose, pour quelques textes qui m'auront procuré du plaisir, de tenter de le faire partager en publiant ici ma traduction.
mercredi 27 décembre 2017
La GONDOLE II
Jusqu'à présent, nous avons suivi la construction, la naissance, la vie et la mort d'une gondole moderne. Mais un bateau avec ces caractéristiques élaborées n'est pas apparu et n'a pas atteint la perfection en un seul jour. Son développement, ou histoire naturelle, fut un processus lent et prolongé, régi en partie par la nécessité et en partie par le mouvement de la vie à Venise qui le produisit. Tandis que la ville croît en richesse et luxe, nous pouvons observer la croissance de ce singulier mode de transport qui est si intimement lié à toutes nos associations d'idées sur Venise.
Une race de gens qui ont fait leur demeure sur la mer ne pourrait exister sans un mode de transport maritime : le simple fait de leur lieu de résidence implique une intime liaison avec des bateaux. Et bien avant que les Vénitiens ne se soient rassemblés au Rialto, tandis qu'ils étaient toujours éparpillés parmi leur douze cités fédérées, le plus ancien document authentique faisant référence à Venise, une lettre de Cassiodore, le secrétaire de Théodoric, fait état des bateaux légers qui étaient aux Vénitiens comme des chevaux attachés à la porte de leurs habitations.
Et plus tard, en l'an 837 (en réalité au tournant des XIème et XIIème siècles), Guillaume de Pouille, un poète normand, décrivant les habitudes des Vénitiens, alliés de l'Empereur byzantin contre sa nation, a le passage suivant :
Car cette race
A fait sa demeure à l'intérieur de murs de mer :
On ne trouve pas de passage de maison à maison,
Sauve avec des esquifs qui les transportent sur la marée.
Le bateau, depuis les tous premiers temps, était un élément essentiel de l'économie des lagunes. Mais il est certain que ces bateaux n'étaient pas comme la gondole moderne. Ils ressemblaient plus probablement aux bateaux légers avec proue pointue que les Vénitiens appellent barchette.
Le mot "gondola" n'apparaît pas avant le douzième siècle, et alors pas à Venise mais à Avignon. La racine du mot est toujours une question. Mais le point de vue qui a recueilli le plus d'agrément général est celui qui fit le lien le mot avec le latin cymba et le grec kumbè, le bateau léger dans lequel Charon faisait traverser le Styx aux âmes.
Le bateau de Charon, tel qu'il est représenté sur des gemmes et des marbres, ressemble à une barchetta et Charon lui-même utilise une rame pour guider son bateau à l'arrière. Jusqu'à nos jours, le passager d'un trajet vénitien laisse son obole sur le plat-bord de la gondole, tout à fait comme les passagers de Charon étaient accoutumer de faire.
Le mot "gondola" apparaît pour la première fois en tant que nom d'un bateau vénitien dans l'ancienne Chronique d'Altino (vers 1200), où nous apprenons que le Patriarche de Grado (antique cité aux confins d'une lagune, de l'Adriatique et des bouches de l'Izonzo) jouissait de tous les droits de pêche et de chasse dans les lagunes au-delà de Torcello (île au nord de Venise), et que les habitants étaient obligés de lui fournir des bateaux et des "gondole".
"Gondola", par conséquent, était probablement le nom vénitien générique pour tous les bateaux de type barchetta, et resta attaché à cette forme particulière de barchetta qui par la suite émergea en la gondole moderne. A l'aide de manuscrits enluminés, de plans et de dessins de Venise, de gravures et d'images, nous pouvons retracer le développement de la barchetta vers la gondole.
L'image la plus ancienne d'une gondole, ou plutôt d'une barchetta, à partir de laquelle je crois que la gondole s'est développée, date, pour autant que je sache, du quinzième siècle seulement. Malgré tout, le bateau représenté est si simple dans sa construction qu'on peut avec certitude considérer qu'il a varié très peu depuis sa forme la plus primitive.
On trouve cette image illustrant une légende manuscrite de Saint Pierre et Saint André. Saint Pierre essaie de marcher vers la côte et Saint André reste dans son bateau, un léger esquif, qui s'élève à la proue et à la poupe, d'une parfaitement simple structure, sans ferri et ne possédant qu'une seule forcula.
Il y a un parfum de réalité dans cette petite image qui prouve qu'elle a été dessinée par quelqu'un qui connaissait la gondole, et lui donne la valeur de la vraie observation : car Saint André, horrifié par l'imprudence de son compagnon, serre les mains et lâche la rame, la lâchant exactement comme un gondolier moderne le ferait, en la sortant de la forcula et en laissant la lame traîner à plat sur l'eau. La date précise de cette enluminure n'est pas connue, mais elle doit appartenir au début du quinzième siècle.
L'illustration suivante d'une gondole que nous avons porte la date de 1480. Elle est reproduite à la page 69 (article précédent). Ensuite dans une vue de Venise attachée à la "Perigrinatio ad Sanctum Sepulchrum" de Breydenbach (doyen de la cathédrale de Mayence, il publia le compte rendu de son voyage au Proche-Orient en 1486), nous voyons une gondole représentée, du même schéma que celle de l'enluminure, mais seulement dans ce cas il y a deux rameurs et par conséquent deux forcole, bien que le marin inexpérimenté allemand les ait naïvement placés tous les deux du même côté, faisant chanceler de cette façon notre confiance dans ses capacités d'observation.
Cette gondole n'a pas de ferri mais dispose d'un felze rudimentaire, une couverture arquée de tissu soutenue par quatre bâtons et qui laisse tous les côtés ouverts. Si l'on peut faire confiance à Breydenbach sur ce point si précis, nous trouvons immédiatement la raison pour laquelle ces gondoles primitives n'avaient pas de ferri, et en même temps nous apprenons la valeur et la signification exactes du mot commun approdare, aller à terre : car ici nous voyons que toutes les gondoles viennent à la côte la proue en avant et que le passager embarque par la poupe, ce que le ferro moderne ne l'autoriserait pas à faire.
L'image de Breydenbach est confirmée par le magnifique plan de Venise attribué à Albert Dürer portant la date "MD", qui nous montre une gondole de construction exactement semblable et avec les mêmes rudiments de felze. A la fin du quinzième siècle, la gondole avait atteint ce état de son développement : c'était un bateau léger, court, sans ornement de ferri, et qui possédait seulement le felze le plus primitif ; elle était pourvu en général d'un seul rameur, et deux gondoliers, s'ils furent jamais utilisés, était le signe d'un luxe et d'une splendeur inhabituels.
Les deux siècles suivants, le seizième et le dix-septième, furent la grande période de la magnificence et de la pompe vénitiennes ; et les gondoles partagèrent le mouvement national. Pour cette période, nous avons d'abondants documents à travers les tableaux de l'Académie et du palais ducal.
Les tableaux de Carpaccio et de Bellini, appartenant en partie à la fin du quinzième siècle, nous montrent Venise dans son aspect cérémoniel, et à partir de ceux-ci nous découvrons le moment où le somptueux développement de la gondole était sur le point de commencer. Dans les tableaux de ces maîtres, le bateau conserve encore la forme originelle simple d'une barchetta, mais le felze est devenu beaucoup plus riche en matériau et en façon.
Elles sont couvertes de fines matières brodées en motifs de couleurs vives, bien que toujours ouvertes sur les tous côtés et ne donnant abri qu'au-dessus seulement. L'ornement du felze fut le point de départ pour ce luxe excessif qui vit poindre tant de lois somptuaires infructueuses. Mais le Gouvernement lui-même ouvrit la voie à cette extravagance en dépensant de larges sommes sur les équipements d'une gondole et son felze, qu'il envoya comme cadeau au roi du Portugal en l'année 1501.
A la fin de ce même siècle et au début du suivant, la forme de la gondole subit un grand changement et approcha pour la première fois l'aspect qu'elle possède à présent. Le ferro d'acier massif, avec tout son armement de dents, fut ajouté d'un seul mouvement.
Il y a une curieuse gravure du livre rare de Franco (Giacomo Franco vers 1550 - 1620, dessinateur et graveur), Habiti d'Huomeni et Donne Venetiane, qui porte pour titre "Voici la façon dont la mariée va dans sa gondole" et qui nous montre une fête de mariage traversant les lagunes. La gondole de la mariée et de sa suite a un ferro à la poupe et un ferro sur les bossoirs. Et le ferro de poupe resta en usage pour un siècle entier, après quoi il fut changé par la simple bande d'acier qui prévaut désormais.
Plusieurs raisons ont été suggérées pour expliquer l'adoption du ferro : aucune, cependant, ne semble satisfaisante. On dit que le ferro fut introduit comme un dispositif qui permet au gondolier de juger s'il peut passer sous un pont particulier ; si ce ferro passait, alors il savait que sa gondole avec son felze pouvait passer aussi.
D'autres soutiennent que le ferro à la proue agit comme un contrepoids au rameur a l'arrière ; mais cette théorie est détruite par le fait que les ferri les plus anciens étaient attachés à la fois à la proue et à la poupe, laissant l'équilibre du bateau juste là où il était. Bien plus probablement, les ferri furent ajoutés pour l'ornement et rien de plus.
Un autre changement remarquable dans la gondole de 1580 est la croissance ultérieure du felze en taille et splendeur. Le felze de la gondole de la mariée, dans la même gravure de Franco, est fabriqué en soie avec de lourdes franges et est fermé de chaque côté ; le siège, aussi, qui à l'époque de Bellini était un banc avec un dossier rigide ou sans dossier, est désormais devenu un salon avec coussins, pas très éloigné en confort de la douceur duveteuse d'un stramazzeto moderne.
Le felze ne possédait pas encore de porte ; ie n'était pas non plus fermé par derrière, comme est le felze d'aujourd'hui. Mais le baticopo, ou long drap, qui tombe du felze, derrière, et ainsi d'une certaine façon le ferme, était déjà en usage.
Les fréquents décrets des Proveditori alle pompe, les magistrats somptuaires, pendant le seizième et le dix-septième siècles, continuellement enfreints et continuellement répétés, illustrent le mieux la dimension à laquelle le luxe dans les ornements de la gondole fut portée.
La série s'ouvre par un ordre interdisant la couleur dans les couvertures des felzi. Tous les felzi doivent être drapés de grossière matière noire de laine : le drap fin, la soie, les franges et les tentures sont déclarés illégaux. Toute sculpture, dorure, incrustation d'ébène, ivoire ou bois précieux est interdite ; tout travail d'acier ou de métal doit être parfaitement simple, ni sculpté, cannellé ou forgé en aucune façon.
Le Gouvernement rencontre la plus grande difficulté à faire passer ces règlements, car les nobles étaient dévorés par une manie d'affichage et étaient toujours prêts à surpasser leurs voisins en splendeur au moindre prétexte et quand l'occasion se présentait. Un résultat, cependant, de ces lois demeure : le noir profond qui universellement caractérise la gondole.
Seul les ambassadeurs étrangers étaient exempts des décrets rigoureux contre la couleur et la décoration, et ils profitaient de leur privilège. Chaque ambassadeur, quand il venait pour la première fois à Venise, ne cherchait pas seulement à surpasser son prédécesseur, mais aussi à éclipser les représentants des autres courts.
L'ambassadeur de France en l'an 1672, le comte d'Avaux, parlera pour lui-même. Dans une dépêche à son maître Louis XIV, il décrit ainsi son entrée à Venise :
" Quand à mes gondoles, dit-il, puisque je dois les mentionner, car les gondoles sont ici une part de l'ambassade, je dois vous informer qu'à la place d'un felze de velours noir avec des franges d'or dans ma première gondole et un felze avec des franges de soie dans la deuxième, je mis un felze de damas dans la troisième, et pour la première j'ai inventé quelque chose de nouveau en utilisant un felze de velours azur travaillé avec des fleurs-de-lys en broderie et en couvrant les sièges avec les mêmes velours et franges d'or, les plus beaux que j'ai pu me procurer. Je désirais aussi avoir quatre gondoliers, bien que jusqu'à présent les ambassadeurs n'en aient utilisés que seulement trois".
Mais M. d'Avaux, malgré toutes ses peines, fut surpassé par M. Amelot, qui représenta la France au palais ducal dix ans plus tard, en 1682.
"Des cinq gondoles de l'ambassadeur, la première et la deuxième étaient toute de sculptures dorées, enrichies par un grand nombre de figures et de reliefs. Les felzi et tout le mobilier à l'intérieur, les tapis et les sièges, étaient de velours cramoisi pour la première et de velours azur pour la deuxième, brodées à l'or en un très beau motif. Les gondoles restantes étaient de même enrichies de figures et ornements en noir et or, et tendues de damas."
Ces entrées d'ambassade étaient parmi les plus magnifiques manifestations dont la cité maritime s'enorgueillissait et nous pouvons imaginer combien le peuple de Venise, amoureux des plaisirs, se délectait du spectacle.
Ce fut seulement au dix-huitième siècle que la gondole subit ses modifications finales et adopta cette forme qu'elle possède désormais. Vers le milieu de ce siècle, le parcours de développement du vaisseau s'acheva, et les gondoles des tableaux de Guardi sont exactement telles que les gondoles d'aujourd'hui.
Le ferro à la poupe a disparu ; celui à a proue n'est plus un bâton arrondi d'acier, mais a été élargi en la forme de la tête de hache du bateau moderne. L'ensemble de la gondole a été allongé pour gagner de la vitesse et le felze a reçu une porte et des fenêtres vitrées. Bref, le type de la gondole a été fixé vers l'an 1740 et seulement une partie de l'ameublement restait à ajouter au siècle actuel (dix-neuvième) : la tenda, avec ses rideaux et tentures de toile couleur crème, quelques fois garnie de bleu pour un plus grand luxe.
Quelle touche de raffinement ou de confort supplémentaire l'ingéniosité des gondoliers pourrait trouver avant que la gondole ne disparaisse pour toujours est difficile à prévoir. Grâce à sa naissance antique, son lent développement et les soins affectueux qui lui ont toujours été prodigués, la gondole semble avoir atteint la position du plus parfait mode de transport au monde.
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire