On date généralement la colonisation de l'estuaire vénitien de l'année 452, la période de l'invasion des Huns avec Attila, quand le fléau de Dieu, ainsi que ses opposants le nommaient, mis à sac les riches cités romaines [circonvoisines] d'Aquilée, Clodia Concordia, Opitergio et Padoue. En un sens, la date est correcte.
L'invasion des Huns suscita certainement un énorme accroissement de la population de la lagune, et appela l'attention des habitants de la terre ferme sur l'admirable refuge qu'offrait l'estuaire en période de dangers.
Quand Alcuin, le grand érudit du Yorkshire, enseignait le fils et héritier de Charlemagne, Pépin, il établit pour son élève un curieux catéchisme de questions et de réponses. Parmi lesquelles celle-ci figure : "Quid est mare ?" "Qu'est-ce que la mer ?" "Refugium in periculis" "Un refuge en période de dangers". Assurément une étrange réponse et une qui ne peut guère être considérée comme vraie si ce n'est dans le cas particulier des lagunes vénitiennes.
Car les habitants de la terre ferme étaient pris entre Attila le diable et la mer profonde de l'Adriatique, et s'il n'avaient pas trouvé les lagunes à portée de main pour leur offrir refuge et s'avérer un refugium in periculis, la situation aurait été difficile pour eux.
Mais cette date de 452 ne doit pas être prise comme la date de la plus ancienne occupation de la lagune. Bien avant qu'Attila et ses Huns ne déboulent sur l'Italie, nous savons qu'il y avait une population clairsemée qui occupait l'estuaire, s'adonnant à la pêche et au commerce du sel.
Cassiodore, le secrétaire du roi Goth Théodoric le Grand, nous a laissé une image de ce peuple, robuste, indépendant, endurci par leur vie sur l'eau salée : leurs moyens de subsistance grâce aux poisson des lagunes ; leur source de richesse par le sel qu'ils extrayaient de leurs eaux ; leurs habitations, des cabanes clayonnées élevées sur des pilotis enfoncés dans la vase ; leurs moyens de déplacement, des bateaux légers qui étaient attachés au poteau de la porte comme les chevaux sur la terre ferme.
"Ainsi vous vivez dans vos maisons de mouettes, s'exclame-t-il, riches et pauvres selon une loi égale ; une nourriture commune vous soutient ; chaque maison semblable à la voisine ; et l'envie, cette malédiction du monde entier, n'a pas sa place ici".
Il ne fait pas de doute que cette population ancienne des lagunes, déjà intimement associée à son lieu de résidence, modifiée par et adapté à celui-ci, n'ait aidé à former la base sur laquelle la plus tardive strate de population, celle résultant de l'invasion des Huns, put se reposer. Et très probablement, certaines caractéristiques de cette première population, son indépendance et sa robustesse, passa dans la composition du type vénitien à son épanouissement.
Mais au-delà des quelques mots de Cassiodore, nous savons peu de choses à propos de ces occupants primitifs des lagunes. Ce n'est vraiment qu'avec l'invasion des Huns que l'histoire de Venise commence sa première période de croissance.
La population qui s'est attroupée à partir de la terre ferme pour chercher refuge dans l'estuaire de Venise venait de beaucoup de villes différentes : de l'Aquilée, de Clodia Concorda, de Padoue. Et bien que tous les habitants de celles-ci aient porté sans aucun doute la marque extérieur que Rome ne manquait jamais d'imposer, pour autant, également sans aucun doute, ils emmenaient avec eux leurs propres coutumes particulières, leurs mutuelles haines et rivalités.
Tant qu'ils vivaient sur la terre ferme, ces animosités avaient un plus large espace où s'exercer, et étaient par conséquent moins dangereuses, moins explosives. Mais dans les lagunes, sous la tension de la souffrance, et en raison du confinement et de la coexistence, elles s'intensifièrent, devinrent exagérées, dangereuses.
Un double problème se présentait devant la population vénitienne en expansion qui nécessitait d'être résolu avant que les Vénitiens puissent, avec quelque justice, être considérés comme un endroit et un peuple.
D'abord, les populations variées et hostiles qui s'étaient réfugiées dans la lagune devaient se réconcilier entre elles ; en second lieu, elles devaient se réconcilier avec leur nouveau foyer, s'identifier à lui et faire un avec lui.
La lagune accomplit les deux réconciliations : l'isolement de ses eaux, leur étrangeté, créa progressivement un sentiment d'unité, de lien familial, parmi les composants divers et hostiles de la population, jusqu’à ce qu'une fusion prenne place entre les habitants originels et les immigrants, et entre les habitants et leur foyer, et que Venise et les Vénitiens émergent dans l'histoire du monde en tant que genre humain original et épanoui.
Mais cette réconciliation et cette identification ne furent pas réalisées immédiatement. Elles coûtèrent bien des années de lutte et de danger. L'unification de Venise est l'histoire d'une série de compromis, un exemple historique de la grande loi de la sélection et de la survie.
J'ai souligné comme il était naturel que les jalousies mutuelles qui existaient entre les villes de la terre ferme avant l'invasion d'Attila continuent et s'intensifient entre ces villages de lagune que les habitants de chaque ville de la terre ferme occupaient après leur fuite de leurs anciens lieux de résidence.
La première initiative constitutionnelle essentielle dans la lagune eut lieu vers 466, quand les douze bourgs principaux se mirent ensemble en une sorte de fédération : chaque île-ville était gouvernée par son propre chef ou tribun et une assemblée des tribuns était convoquée pour décider des sujets touchant au bien-être de l'ensemble de la communauté.
Mais cette première indication d'une vitalité organisée porta instantanément à la lumière le danger inhérent qui menaçait les communautés de la lagune. Je veux parler de ces anciennes jalousies que j'ai évoquées. Chaque bourg voulut devenir la principale cité de la lagune, et chaque tribun désira être le chef des occupants de la lagune, ou du moins le primus inter pares à l'assemblée tribunitienne.
Et la chaleur de la jalousie entre les deux principaux bourgs, Heraclea et Malamocco, sembla mettre en péril la vie même de la Confédération. Alors le premier compromis eut lieu. C'était la seule solution qui s'offrait. Les rivaux amendèrent leurs exigences et la Confédération créa un chef de l'Etat et elle concentra les fonctions de gouvernement dans ses mains lorsqu'elle choisit son premier Doge, Luccio Paolo Aenafesto, en l'an 697.
Mais le danger que la création d'un Doge entendait dissiper n'était en aucune manière surmonté. La jalousie de Malamocco et Heraclea demeurait profondément enracinée dans le cœur de chacun de leurs citoyens : et il était certain que, quel que soit le Doge, il suivrait la politique traditionnelle de son bourg.
La création d'un Doge ne fit qu'intensifier la discorde interne qu'elle était supposée apaiser. La rivalité entre Heraclea et Malamocco devint de plus en plus violente, jusqu'à ce qu'elle cesse par le meurtre du Doge Orso et l'abolition du Dogat par l'ensemble de la faction qui était opposée à Heraclea.
La violence qui occasionna le meurtre d'Orso conduisit au second grand compromis. Un nouveau Doge fut élu. C'était un noble d'Heraclea, certes, mais il ne régna plus à Heraclea : le siège du Gouvernement fut déplacé à Malamocco et ainsi un mesure importante fut prise conduisant à l'unification des deux bourgs dirigeants et à l'annihilation de leur antique rivalité, dans l'idée grandissante d'un Etat Vénitien.
Beaucoup restait à faire avant que la perfection ne soit atteinte : car bien que Malamocco soit désormais devenu le siège du Gouvernement, les nobles d'Heraclea régnaient et le fait d'avoir leur résidence dans une cité hostile ne servait simplement qu'à accentuer l'antagonisme, jusqu'à ce que la haine à leur endroit n'atteigne une certaine extrémité.
La dynastie d'Heraclea fut renversée et le premier Doge de Malamocco régna à Malamocco. Ainsi, un pas supplémentaire vers l'unification de l'Etat fut effectué par la suppression progressive d'Heraclea qui avait menacé à un moment de s'avérer un obstacle insurmontable à ce processus. Car Heraclea n'était pas assez puissante pour absorber l'entière autorité dans la lagune, et pourtant trop puissante pour autoriser tout autre bourg de le faire.
Et maintenant nous arrivons à la dernière étape de cette longue opération qui accomplit l'amalgame des bourgs de la lagune et produisit l'Etat que nous connaissons comme Venise : l'époque qui vit la naissance de la Venise moderne, la fin de la première période de l'histoire vénitienne, la période occupée à la consolidation des populations diverses et hostiles qui furent jetées dans la lagune par l'invasion d'Attila.
La pression qui réalisa l'union finale des bourgs de la lagune vint de l'extérieur. Charlemagne était le seigneur des Francs et le maître réel du monde occidental. A la fois Charlemagne et le Pape avaient des objectifs politique précis en vue et chacun s'accorda pour assister l'autre dans l'atteinte de ses souhaits respectifs.
Charlemagne aspirait à être couronné Empereur Romain et de prendre la place jadis tenue par les descendants d'Auguste ; le Pape souhaitait devenir un prince temporel et posséder un Etat en Italie. Ils parurent tous les deux atteindre leurs objectifs quand Charlemagne ramena le Pape exilé à Rome, y fut couronné par lui en tant qu'Empereur, et y présenta au Pape la souveraineté temporelle sur Parme, Reggio, Mantoue, l'Istrie, Venise.
Mais la plus grande part de cette donation était un don creux. Charlemagne n'avait pas de réel titre qui l'autorise à faire cadeau des lagunes à qui que ce soit et les occupants de la lagune refusèrent absolument de se soumettre ou de reconnaître l'Empereur en aucune manière.
Pépin, le fils de Charlemagne, entreprit de ramener les lagunes à l'obéissance et cela nous amène aux événements qui conduisirent à la création de la ville de Rialto, le noyau de ce que nous appelons désormais Venise.
L'idée de Pépin pour attaquer l'estuaire vénitien était d'opérer à partir de la zone au sud-ouest. Il prit et mis à sac Brondolo, Chioggia, Pelestrina et finalement menaça Malamocco, siège du Gouvernement. Les Vénitiens se trouvèrent obligés de choisir un autre endroit comme refuge pour les vieux, les infirmes, les femmes et les enfants.
L'endroit qu'ils choisirent était ce petit groupe d'îles au cœur même des lagunes, appelé Rialto, à égale distance de la terre ferme et des rives du Lido. Pépin fit un effort désespéré et désastreux pour atteindre le refuge du Rialto. Mais les bancs de vase mouvants et les chenaux intriqués mirent en déroute chaque tentative.
Ses bateaux s'échouèrent, ses hommes s’enfoncèrent dans la vase et furent harcelés et mis en pièce par les Vénitiens dans leur vaisseaux légers et peu profonds. Pépin fut forcé de renoncer à son entreprise en raison d'une défaite à laquelle avait contribué la nature physique des lagunes non moins que la bravoure des Vénitiens.
Ainsi Rialto, la moderne cité de Venise, devint la capitale de l'estuaire. Malamocco fut abandonné et le siège du Gouvernement fut déplacé sur ces îles qui s'étaient révélées le vrai refuge des Vénitiens en leurs temps troublés. Le choix de Rialto pour capitale fut déterminé par un double compromis, l'un politique et l'autre physique.
S'agissant du domaine politique, Rialto représentait le résultat de la longue lutte entre Malamocco et Heraclea qui s'acheva par la destruction de l'un et l'abandon de l'autre. Cela signifiait l'absorption et la fusion de deux courants hostiles en politique qui avaient pendant plusieurs siècles déchiré et affaibli les occupants des lagunes. Cela proclamait la consolidation et l'unification des Vénitiens en tant que nation, unique, cohérente, prête à jouer son rôle au côté des autres nations dans l'histoire du monde.
Dans le domaine physique, Rialto représentait le choix délibéré entre le danger de la terre ferme démontré par l'invasion d'Attila et le danger des rives du Lido démontré par l'attaque de Pépin. Rialto, par le service de refuge qu'il avait rendu aux Vénitiens, s'indiquait par lui-même en tant que leur vraie capitale. Sa position, à égale distance de la mer et de la terre ferme le désignait comme le vrai centre et le vrai cœur des lagunes. Les lagunes et leurs occupants ensemble avaient sauvé l'Etat, et dorénavant ils étaient unis par des liens que rien ne pourrait couper.
L'Etat qui fut ainsi créé jouit une d'existence de près de mille années. L'histoire de cette longue vie sera très facilement saisie si on la délimite en trois périodes naturelles et si on considère chacune de celles-ci à tour de rôle.
La première période couvre les années depuis 810 jusqu’à 1310 et est principalement occupée par la consolidation de la communauté. C'est pendant cette période que la République Vénitienne se développa, émergea, et pris sa place parmi les Etats d’Italie. Le problème pour Venise était double : extérieur et intérieur.
Extérieurement, le jeune Etat était appelé à combattre pour son existence et durant cette lutte pour la vie il se développa, étendit ses frontières et s'adapta pour emporter la suprématie commerciale en Méditerranée. Intérieurement, quand les Croisés détruisirent l'Empire de l'Est, l'Etat fut forcé de développer sa constitution propre.
Les deux processus, extérieur et intérieur, furent presque contemporains et à la conclusion des deux, la République de Venise apparaît comme cette oligarchie extraordinaire qui a fasciné les hommes d'Etat et les historiens par sa solidité, cette guilde fermée de princes marchands qui jouirent du monopole du commerce de l'Est pour les deux prochains siècles et dont la richesse était une source d'envie pour les Etats plus pauvres d'Europe.
Pendant cette première période de croissance l'Etat de Venise eut la bonne fortune d'être laissé seul de son côté. La capitale de l'Empire de l'Est, dont Venise était nominalement dépendante, se tenait bien loin et ses dirigeants n'étaient pas toujours forts ; pendant ce temps, sur la terre ferme d'Italie, plus proche, les Goths, les Lombards et les souverains Francs étaient trop profondément occupés à maintenir leur propre existence pour pouvoir prêter attention à l'estuaire vénitien qui apparaissait si stérile et dénué d'importance.
Mais Venise n'était pas libérée des attaques ou des menaces d'autres ennemis. Les Sarrasins dans le sud de l'Adriatique, les pirates Esclavons de la côte d'Istrie et de Dalmatie, les Normands de Sicile, tinrent les occupants des lagunes pleinement occupés et dans la pratique constante de la guerre jusqu'à ce que les glorieuses campagnes du Doge Pietro Orsoleo II conduisent à la maîtrise de la Dalmatie en l'an 1000, et posèrent les fondations de la suprématie vénitienne dans l'Adriatique.
Le Doge de Venise prit le titre de Duc de Dalmatie et l'Etat commémora le jour où Orsoleo prit la mer par une cérémonie solennelle de supplication, qui fut par la suite transformée en la munificente et glorieuse célébration du Sposalizio del Mar.
La victoire sur les pirates dalmates scella une longue période de développement commercial et amena Venise de manière proéminente sous le regard de l'Empereur occidental, Othon III, et fixa l'attention du souverain de l'Est, préparant ainsi le chemin pour la prochaine étape importante de développement de l'Etat : le choix de Venise comme point de départ des Croisades.
Quand le Concile de Clermont décida de secourir le Saint Sépulcre, trois Etats d'Italie étaient prêts à entrer en concurrence pour le bénéfice de transporter les Croisés à l'Est. Venise n'était pas seulement le plus puissant, mais également le plus oriental des trois : le choix lui échut.
La République entra dans les Croisades par pur esprit commercial. Et les diverses expéditions ouvrirent aux Vénitiens les îles et les côtes du Levant. La flotte vénitienne pilla Corfù, Chios, Lesbos, Rhodes et établit des colonies à Acre et Tyr. Grâce à ces opérations de l'année 1123, la République en développement accomplit un second mouvement d'expansion non moins important que celui qui avait marqué le règne de Orsoleo II.
Mais la première Croisade eut une dangereuse influence sur le cours de l'histoire vénitienne : car pendant qu'elle développait le commerce vénitien au Levant, elle amenait également la République vers des relations hostiles envers l'Empire oriental à travers la possession vénitienne de Tyr que les Empereurs ne pouvaient manquer de ressentir comme attentatoire à leur dignité.
Bien que l'histoire vénitienne, pendant les premiers siècles de sa vie, soit principalement occupée avec l'Adriatique et le Levant, néanmoins les lagunes étaient trop proches de la terre ferme italienne pour pouvoir rester épargnées par tout ce qui s'y passait.
Quand les tout puissants Empereurs de la maison de Hohenstaufen se jetèrent sur la péninsule, en ayant l'intention de faire de leur vague couronne d'Italie un fait solide, la République Vénitienne ne put refuser d'apporter sa contribution avec celles des communautés avoisinantes, chacune de celle-ci, comme elle-même, étant absorbée dans l'effort de maintien de sa propre indépendance.
Elle rejoignit l'association des cités du nord de l'Italie pour s'opposer à Frédéric Barberousse et se déclara en faveur du pape Alexandre III aussi bien que contre le candidat impérial, le Pape Victor IV. Frédéric attaqua la République et s'empara de Caverzere, sur les rives de l'Adige, en 1158. Les Vénitiens demandèrent de l'aide à leur suzerain nominal, l'Empereur de l'Est. Mais Manuel ne pouvait oublier que les Vénitiens tenaient Tyr : le secours fut refusé et la République fut forcée de se déclarer elle-même membre de la Ligue Lombarde.

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